Ruée vers l’eau

WATER GATE, SUITE - A force de vouloir pomper l’eau des habitants d’une localité du Michigan, Nestlé commence à leur pomper l’air. On a narré voici trois mois (Vigousse, 24.11.17) la jacquerie de quelques péquenots états-uniens contre Nestle Waters North America, filiale du géant suisse et premier producteur mondial d’eau en bouteille.
Résumé très sec : depuis quinze ans, ladite société pompe gratuitement des nappes phréatiques du Michigan, puis revend chèrement l’eau « de source » sous la marque Nestle Ice Mountain (il n’y a pas l’ombre d’une montagne dans le Michigan qui culmine à 600 mètres mais une morne plaine ferait moins joli sur l’étiquette). Les gens du coin ronchonnent que Nestlé pille à son seul profit une ressource naturelle qui appartient à tout le monde.
Les autorités du patelin d’Osceola County poussent l’outrecuidance jusqu’à contrarier la firme : au prétexte de nuisances environnementales et agricoles, elles n’autorisent pas la construction d’une installation destinée à augmenter le rendement d’un puits (de 950 à 1500 litres à la minute). Nestlé attaque en justice la modeste commune, qui s’endette de 25′000 dollars pour se défendre. Après des mois de bisbille, une audition présidée par la juge Susan Sniegowski a lieu le 15 novembre 2017 à Osceola County. Devant le tribunal, la population défile en accusant la multi-nationale helvétique de « détruire la planète une bouteille après l’autre ». Le verdict de la Cour est attendu dans un futur proche mais flou. On en est là fin novembre 2017. Depuis lors, Susan Sniegowski a rendu sa décision : le 20 décembre, elle a donné raison à Nestle Waters North America. Les habitants de la région constatent que des zones humides s’assèchent ? Ils observent que leur rivière s’étiole ? Ils redoutent de possibles pénuries d’eau pour les besoins agricoles ? Foutaises que tout ça, a tranché la juge : les experts sont formels, le pompage intensif de la nappe n’a pas le moindre effet néfaste sur l’environnement, et un accroissement massif du débit n’en aura pas davantage. Fruits d’une étude hautement qualifiée, ces résultats sont clairs comme de l’eau de roche.

Question : qui a financé et conduit cette fameuse expertise ? Réponse : Nestlé, évidemment. Et comme ni la communauté d’Osceola County ni la tribu amérindienne du coin, elle aussi rétive au pompage, n’ont les moyens de payer une étude indépendante, les conclusions des experts à la solde de l’entreprise sont les seules qui soient disponibles. Par conséquent, ce sont les seules valides.
Décidément mal embouché, l’exécutif local a voté, à quatre contre un, le dépôt d’un recourscontre la décision de la justice.« Nous sommes confiants quant à notre interprétation de la réglementation, et quant au fait que la juge a eu tort », a déclaré un élu municipal (Michigan Radio, 4.1). « Nous croyons fermement que la décision de la Cour était appropriée », a communiqué Nestlé. C’est désormais à la Cour d’appel du Michigan de dire qui a raison de dire quoi.

En attendant, l’affaire fait des bulles aux États-Unis. D’autant que d’autres communautés, en Oregon et en
Californie, se sont rebellées contre la mainmise de Nestlé sur les ressources aqueuses. Il y a manifestement des arriérés qui n’ont rien compris aux lois du marché : qu’une multinationale suisse s’empare de leur eau pour faire du liquide, quoi de plus naturel ?

Laurent Flutsch, Vigousse, 23 février 2018

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