La Poste déraillerait-elle?

Autrefois intimement lié au rail, le transport postal a délaissé les wagons au profit des camions. Pour près de 300 millions de francs, La Poste suisse vient de construire quatre nouveaux centres de tri à proximité immédiate des axes de transport routiers et ferroviaires ‑ condition sine qua non pour obtenir les autorisations.

Avec la finalisation du dernier en date, le centre de tri de Vétroz (VS), la mission est aujourd’hui accomplie. Les quatre centres de Vétroz (VS), Ostermundingen (BE), Untervaz (GR) et Cadenazzo (TI) sont opérationnels et se situent effectivement non seulement à portée d’un accès autoroutier, mais également en bordure immédiate d’une voie ferrée CFF.

Problème: l’alliance que l’on attendait entre la desserte par train pour les longues distances et l’acheminement routier pour la desserte fine fait défaut. Tour d’horizon.

Les légendaires wagons postaux

En Valais comme partout ailleurs en Suisse, La Poste utilisait traditionnellement les transports publics pour acheminer son courrier, régulièrement jusque dans les années 70-80 et encore ponctuellement dans les décennies suivantes.

A commencer par les trains CFF, dont les rames entre Lausanne et Brigue comportaient systématiquement un wagon postal, avec des employé·es PTT (postes, téléphones, télégrammes) affectés au tri.

Mais ces wagons postaux accueillaient aussi des vélos suspendus à des crochets, des prisonnier·ères enfermé·es dans leur petite cellule ou, plus rarement, du bétail parqué sur un sol grillagé.

Aux arrêts dans les gares de la vallée du Rhône, les employé·es ambulant·es jetaient vite les sacs sur les lourds chariots stationnés sur les quais, qu’il ne restait ensuite plus qu’à traîner jusqu’à la poste voisine, naturellement sise à côté de la gare. Plus haut, le personnel de conduite des cars postaux déchargeait lui-même le courrier, aidé par les postier·ères des villages de montagne, qui repartaient ensuite le sac sur l’épaule. Sans oublier, encore plus haut, ces colis et lettres déposés sur le sol des télécabines.

De la plaine aux hauteurs, des villes aux petits villages, une connivence naturelle s’était ainsi établie entre les deux grandes régies fédérales CFF et PTT, devenue ensuite La Poste. Connivence qui remontait au milieu du XXe siècle, du temps des locomotives à vapeur et des diligences.

A la gare en camion

Toutefois, avec le temps, les liens naturels séculaires se sont distendus et les logiques sont devenues motorisées. Dernier épisode: tout récemment se sont fermés, à tout jamais, les derniers quais postaux du Valais, qui desservaient les postes de Sion et de Sierre.

Dans le canton, tous les offices postaux sont désormais livrés exclusivement par la route. Et ce, même quand ils se situent dans une gare principale avec des voies de débord à l’usage exclusif de La Poste.

Le nouveau centre de tri tourne magistralement le dos au rail

Le nouveau centre de tri valaisan de Vétroz, censé remplacer les petits centres de tri de Bex, Sion, Sierre et Brigue, n’échappe pas à la règle.

Si le personnel postal doit dorénavant prendre sa voiture depuis Bex ou Brigue pour se rendre dans la zone industrielle de Vétroz, complètement inaccessible en transports publics, on pouvait espérer qu’il n’en soit pas de même pour les paquets, connaissant l’existence de la ligne de fret ferroviaire Ardon-Aproz. Car le nouveau centre de tri est construit à proximité immédiate de l’usine d’embouteillage.

Pourquoi mentionner les eaux d’Aproz? Car Migros les transporte quasi exclusivement via le rail, avec ses vingt wagons quotidiens. Et que l’on imaginait logiquement que La Poste allait faire de même.

Il n’en est rien. Le centre de tri flambant neuf longe bel et bien le rail. Mais le bâtiment postal lui tourne magistralement le dos. Tous les transports se font exclusivement par camion. Et M. Dreier (patron de Dreier AG, entreprise de transport et logistique) peut se réjouir: il a livré 25 véhicules MAN TGX («the best man of all time») à La Poste. CFF Cargo n’a plus besoin d’acheminer des wagons postaux de Daillens (VD) à Brigue, ou encore à Sion, les camionneur·euses s’en chargent.

En Valais, depuis la fermeture définitive des derniers quais postaux qui desservaient les postes de Sion ou Sierre, les livraisons postales sont effectuées exclusivement par la route. GBI

Le trajet ferroviaire entre Sion et Lausanne laisse désormais entrevoir un quai sédunois définitivement fermé et, au centre-ville de Lausanne, une gare postale fermée depuis de nombreuses années. Elle exhibe encore tragiquement ses rails arrachés, alors que ses numéros de quai Z1-Z4 se balancent encore au-dessus des lignes aériennes.

Les Grisons exemplaires en transport combiné?

A la porte des Grisons se situe le remarquable site intermodal de Landquart, peut-être le plus grand de son genre en Europe, avec des caissons transbahutés des rails à écartement standard CFF aux rails à écartement étroit des Viafer retica (Chemins de fer réthiques).

Tout près de là, plus précisément à Untervaz, desservi par les deux écartements ferroviaires, un important site industriel abrite déjà plusieurs gros clients du rail, notamment la cimenterie Holcim, l’usine d’incinération Gevag, la carrière Griso, le dépôt des brasseurs Heineken-Calanda…

Et La Poste? Son immense et tout nouveau bâtiment de 170 mètres de long est bien à côté du rail. Et qui dit rail dit en l’occurrence trois lignes parallèles marchandise, et sans le moindre trafic voyageurs qui pourrait compliquer l’exploitation. Mais malheureusement pas la moindre trace de quai ferroviaire.

En revanche La Poste a réussi à trouver la place pour 35 semi-remorques et 37 petits camions. Résultat des courses: La Poste ajoute ainsi des poids lourds sur la très encombrée autoroute Zurich-Coire, sans oublier des camions supplémentaires sur les petites routes de montagne. Au total 100 000 paquets voyagent sur les routes quotidiennement.

Tessin: un nœud ferroviaire sans train

Si Untervaz est bien un haut lieu du trafic ferroviaire marchandises aux Grisons (sauf pour La Poste), Cadenazzo est son équivalent tessinois, avec son nouveau terminal rail-route et ses importants dépôts avec voies ferroviaires de desserte (Planzer, Stisa, CFF-Cargo, etc.).


Au Tessin, La Poste a investi 60 millions dans un centre de tri situé près des rails mais uniquement desservi par des camions. GMI

La Poste vient d’y investir 60 millions pour un nouveau centre de tri, construit toutefois à l’écart des rails. L’infrastructure comporte en revanche 40 quais de chargement pour petits camions et 35 pour gros véhicules, dits symboliquement autotreno en italien. Une drôle de façon de concevoir le transport combiné…

Le Courrier, 13 juillet 2022, Giuliano Broggini

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