Le travail gratuit, un enjeu syndical

Le 19 novembre 2021, le groupe social du SSP – Région Genève s’est penché sur le travail gratuit. La reconnaissance de ce travail non payé, majoritairement féminin, représenterait un outil important dans la lutte contre la précarité. La formation du SSP sur le travail gratuit, appréhendé sous un angle féministe, a été animée par Morgane Kuehni et Maud Simonet, autrices du livre Travail gratuit et grèves féministes (1). Lors de cette journée, elles ont abordé le travail gratuit sous différents angles.

TRAVAIL DOMESTIQUE, TRAVAIL FÉMININ. Dans un premier temps, nous avons échangé autour du travail gratuit de care et domestique. Avez-vous déjà essayé de calculer combien de temps vous consacrez aux tâches domestiques? Selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), 60% de ce pensum est assuré par les femmes – 40% par les hommes (2); et au sein des couples ayant des enfants âgé-e-s de moins de 25 ans, ce sont les femmes qui effectuent principalement les tâches domestiques dans 69% des cas.

EMPLOI ET TRAVAIL GRATUIT. Dans un deuxième temps, nous avons décortiqué les formes prises par le travail gratuit sur le marché de l’emploi: stages, service civil, bénévolat, logiques d’emploi – hope labor (économie de la preuve et de la promesse), contrepartie (politique d’activation). Nous avons ainsi constaté qu’il existe différentes formes de travail gratuit au sein du marché de l’emploi. Malgré leur diversité, ces modalités partagent un point commun: elles précarisent les personnes qui l’effectuent. Ce sont souvent les femmes qui en pâtissent le plus: dans les métiers majoritairement exercés par les hommes (comme ingénieur), les stages sont par exemple davantage rémunérés que dans les secteurs majoritairement féminins (comme le social et la santé).
Avec la naissance des politiques d’activation, un second marché de l’emploi s’est développé. Pour faire court: sur ce marché, l’État insère les personnes dites «implaçables», afin qu’elles y effectuent des tâches en échange d’une prestation sociale financière. Cette logique de «remarchandisation» marque la fin d’une conception universaliste des droits sociaux: ceux-ci deviennent conditionnels. Quelques exemples: des personnes à l’assurance invalidité (AI) exerçant une activité en tant que nettoyeurs-euses au sein d’une association; des bénéficiaires de l’aide sociale devant effectuer des stages pour pouvoir toucher leurs prestations; des personnes au chômage effectuant des mesures sur le marché du travail afin d’obtenir leurs indemnités.

TRAVAIL OU CONTRÔLE SOCIAL? Les travailleurs-euses sociaux-ales deviennent ainsi des acteurs et actrices de cette politique de conditionnalité des droits en appliquant, contrôlant et incitant les personnes à participer à des mesures d’activation.
Dans le cadre de la révision en cours de la loi genevoise sur l’aide sociale (LIASI), un groupe de travail intersyndical a été créé, dans le but de questionner ces fonctionnements liés aux politiques d’activation. L’objectif est de remettre en question les principes de contrepartie et de contrôle appliqués par l’Hospice général (l’institution genevoise d’aide sociale). La dignité humaine, dont fait partie le revenu minimal nécessaire à chacun-e pour vivre, ne doit pas être soumise à des conditions. Cette idée doit être au centre de nos réflexions et revendications.

PAS TOUTES ÉGALES. D’un point de vue féministe, les enjeux de l’activation ne sont pas moindres. «Les politiques d’activation renforcent le phénomène de dualisation de l’emploi féminin: l’activation des femmes pauvres peut servir à financer le libre choix des femmes des classes aisées en leur garantissant un care familial et flexible» (3). Cette flexibilisation se répercute sur les conditions d’emploi et de travail des travailleuses pauvres. Par conséquent, ce mécanisme renforce la (re)production des inégalités.
Au cours de l’après-midi, les participant-e-s ont échangé sur la place du travail gratuit dans leur vie – aussi bien sur le plan privé que professionnel. De nombreux exemples ont surgi au cours de la discussion. Dans la sphère privée: les tâches domestiques; le militantisme; le soutien à la famille. Dans le cadre professionnel (principalement au sein du secteur social): les heures supplémentaires, aussi nombreuses qu’irrécupérables; la charge émotionnelle conséquente hors des heures de boulot; les nuits, comptées seulement de manière partielle par l’employeur; les lectures et recherches en lien avec notre métier; le fait de devoir être atteignables en tout temps, en tant que référent-e-s pour des jeunes par exemple, etc.

TRAVAIL GRATUIT ET SYNDICATS. En guise de conclusion, il est nécessaire que les luttes syndicales ne soient plus dissociées des luttes féministes. Les syndicats doivent reconnaitre le travail gratuit, majoritairement assumé par les femmes. Cette reconnaissance doit prendre en compte les différentes déclinaisons du travail gratuit, afin de lutter contre la précarisation.
Dans cet objectif, les syndicats doivent agir de manière proactive pour défendre la reconnaissance du travail gratuit, en se battant pour un système de protection effective. Ce sujet est mis en avant par les collectifs de la grève féministe, notamment dans le troisième point de leur manifeste: «Parce que nous voulons que le travail domestique, éducatif et de soins soit reconnu et partagé, de même que la charge mentale».

UNISSONS NOS LUTTES. Les grèves féministes ont démontré leur force de frappe et de mobilisation. Il est impératif que les syndicats s’en inspirent, tant dans leur fonctionnement qu’au niveau de leurs revendications. Objectif: faire converger les luttes.
Les luttes féministes sont syndicales et les luttes syndicales sont féministes ! ◼

(1) Silvia Federici, Maud Simonet, Morgane Merteuil, Morgane Kuenhi: Travail gratuit et grèves féministes. Entremonde
(2) https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/situation-economique-sociale-population/egalite-femmes-hommes
(3) Olivier Giraud, Barbara Lucas: Le renouveau des régimes de genre en Allemagne et en Suisse: bonjour néo-maternalisme? Cahiers du genre, No 46, 2009

Natasha Miéville . Raffaella Willig
Groupe social . SSP . Région Genève

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