Salariés du géant jaune

Surchargé-e-s, peu protégé-e-s face à la pandémie, les salarié-e-s du géant jaune souffrent. L’explosion des envois de colis exacerbe l’intensification du travail à l’œuvre depuis deux décennies. Avec, en toile de fond, la transformation d’un service public en prestataire d’activités rentables. Le récit d’Adrien, facteur dans une ville de Suisse romande.

«Nous sommes sous l’eau depuis mars. Ceux et celles qui ont un contrat à 80% travaillent à 100%. Les collègues qui sont à 100% font du 120%. Nous subissons une prolongation massive de notre temps de travail, sans savoir quand nous pourrons récupérer nos heures – pour un salaire inchangé.

TENDANCE EXACERBÉE. Notre branche connaît des changements structurels: le nombre de lettres est en baisse constante. Le nombre de colis, en revanche, est en forte augmentation. Avec la pandémie, le télétravail et les semi-confinements ont fait exploser cette tendance: en décembre, 19,8 millions de colis ont été distribués. Pour faire face à cette vague, un nombre croissant de paquets sont transférés aux facteurs lettres. Alors même que, dans tout le pays, nous distribuons déjà quotidiennement près de 100 000 emballages contenant de petites marchandises, venant surtout de Chine. Le nombre de publicités a aussi explosé.Les tâches réalisées sont donc plutôt en hausse. Pourtant, le nombre d’emplois travaillant au tri et à la distribution du courrier a été réduit – de 18 000 à 14 000 «équivalents plein temps» entre 2012 et 2019. Les effectifs réels ont certes moins baissé, mais cela traduit seulement la hausse des temps partiels.

DES TOURNÉES À RALLONGE. En plus de réduire les effectifs, la direction de La Poste, qui reste un des plus gros employeurs du pays, a rallongé nos tournées et réduit le nombre des équipes. Dans les nouveaux teams, les facteurs sont obligés de connaître et pratiquer les itinéraires de plusieurs tournées. Ce système fait exploser l’ancienne configuration dans laquelle un facteur, après ses premières années, faisait toujours le même parcours – ce qui lui permettait de tisser des liens avec certains usagers.Cette évolution permet aussi à la direction, en cas de congé ou de maladie d’un facteur, d’exiger que des collègues, après leur tournée, prennent en charge des bouts de celle de l’absent. Cette pratique, permanente depuis janvier, rallonge forte-ment les journées de travail.

LA FIN DES «DAMES DU TRI». De nouvelles machines de tri ont été installées, il y a quelques années. Les 75% du courrier arrivent désormais dans des caisses, classés dans l’ordre de la tournée. Cela a entraîné la disparition des salariées qui effectuaient un premier tri dès 4 heures du matin. Les facteurs répartissent les missives restantes – courrier A et B – avant de s’occuper de leur tournée. Alors qu’elle prenait fin vers 12 h, celle-ci se termine dorénavant vers 13 h, voire 14 h – en particulier les mardis, où il n’est pas rare que l’hebdomadaire de la Coop pèse 400 grammes l’exemplaire (une tournée en compte plusieurs centaines!)

SOUS L’ŒIL DU SCANNER. Toute notre activité se fait sous le contrôle du «scanning». À l’aide d’un téléphone portable, nous devons saisir les recommandés, les paquets, les petites marchandises – au moment de les livrer, mais aussi lorsque nous les recevons.Chaque étape de notre processus de travail est aussi enregistrée par le scanner. Même en pause, nous sommes sous la contrainte de cet appareil. Le portable donne parfois «des ordres», en indiquant automatiquement certaines activités à faire dans la journée. Le scanning permet aussi aux usagers de savoir quand va arriver leur paquet, ce qui accroît la pression sur nos épaules. Tout est chronométré, calculé au plus serré. Cela permet à la direction de faire la chasse aux temps morts. À l’aide des données récoltées par le scanning, un système de benchmarking a été mis en place: il met les salariés et les équipes en compétition sur la base de tableaux com-parant les performances. Tout cela renforce le stress des collègues.

DE ZALANDO À NESPRESSO. L’objectif de La Poste est de multiplier les innovations qui rapportent. Nous prenons en charge les retours de colis pour Zalando, ramassons les capsules Nespresso, les emballages de fruits et légumes bio. La livraison du pain, en partenariat avec la chaîne de boulangeries Pouly, vient d’être lancée en Suisse romande. Nous commençons aussi à collecter les bouteilles Pet.Auparavant, nous ne prenions nos remorques que deux à trois fois par semaine. Désormais, leur utilisation est quotidienne. Mais nos véhicules ne sont pas conçus pour prendre en charge un grand nombre de colis, surtout lorsqu’ils sont volumineux. Certains quittent le dépôt avec leur remorque qui déborde. Je crains que cela entraîne des accidents. Plutôt que diminuer la charge globale et garantir de bonnes conditions de travail, la direction envisage de nous faire porter des «exosquelettes», comme à Swissport et chez Amazon.

L’ADIEU AU SERVICE PUBLIC. Les activités rentables se développent, celles de service public disparaissent. Nous ressemblons de plus en plus à des livreurs, à de l’Uber-Post.Nous ne montons plus dans les étages pour amener les colis, recommandés ou commandements de payer. Parfois, la pression est telle que les collègues ne sonnent même plus pour indiquer leur présence, ils laissent l’avis dans la boîte aux lettres. Avec le système des tournées qui s’allongent et changent, le lien entre facteurs et usagers se distend. Les petits arrangements, les services basés sur la connaissance mutuelle disparaissent peu à peu. Les cases postales sont devenues payantes, leur nombre a diminué; les prix des changements d’adresse ont explosé. À cela s’ajoutent les fermetures d’offices postaux, transférés dans des Migros, des pharmacies ou des épiceries. Formées à la va-vite, les caissières ne sont pas payées plus pour ce travail supplémentaire, sou-vent réalisé dans des conditions précaires. Cette externalisation va de pair avec une dégradation du service aux usagers.

UN BOULOT PLUS INTENSE. Quand j’ai commencé dans le métier, nous devions tirer une charrette peu commode. Les DXP, ces véhicules à trois roues que nous utilisons aujourd’hui, ont donc représenté un allègement de la pénibilité physique de notre métier. Mais aujourd’hui, entre les lettres, les colis, les journaux et les publicités à livrer, celle-ci est de retour en force. L’intensité du travail, en revanche, n’a pas cessé d’augmenter: les tâches se multiplient, il faut penser à plus de choses, la pression du temps est omniprésente, tout comme la contrainte du scanner. Et aujourd’hui, on attend d’un postier de 55 ans qu’il travaille à la même vitesse qu’un gars de 20 ans – alors qu’autrefois, on diminuait peu à peu la longueur de leur tournée.

À POIL FACE AU COVID-19. Nous travaillons dehors, par tous les temps, samedis com-pris. Durant la pandémie, nous avons continué à faire nos tournées. Alors que les bistrots sont fermés, rien n’a été aménagé pour que nous puissions aller aux toilettes ou nous réchauffer. Il y a eu tout un débat, récemment, sur la nécessité pour les skieurs de pouvoir casser la croûte dans un endroit chaud. Pas un mot, en revanche, sur notre situation ou celle des personnes contraintes de travailler à l’extérieur.À La Poste, il y a une différence de taille entre la première et la deuxième vague de Covid-19. Au printemps, de nombreux collègues «à risque» ont pu rester à la maison durant plusieurs semaines, tout en touchant leur salaire. Aujourd’hui, tout le monde bosse. Quant aux mesures de protection, c’est le service minimum. Dans le hall de La Poste, nous sommes censés porter le masque de-puis septembre. La direction nous a distribué des masques, deux ou trois fois. Il y a du désinfectant au bureau pour les équipes. Mais l’entreprise ne met pas à disposition des fioles individuelles sur le scooter. Nous ne recevons pas d’informations sur le nombre d’infections au sein de l’entreprise, les quarantaines, etc. Le flou règne.

UN SYNDICAT LOINTAIN. Le matin, en arrivant au travail, on voit que nos collègues sont fatigués, physiquement et psychique-ment. Le ras-le-bol est palpable, mais il n’y a pour l’instant pas de résistances collectives, ou même de débats entre nous sur le sujet. Les syndicats de la branche n’ont pas de vrais relais sur notre lieu de travail, ils sont généralement aux abonnés absents. D’ailleurs, leurs directions ont avalisé toutes les restructurations. À l’interne, le management de La Poste a occupé le terrain en mettant en place des «cercles de qualité» ou de santé, sous son contrôle. La mise en concurrence via le benchmarking a creusé les divisions.

«ON S’ADAPTE AU PIRE». Avec la pandémie se développe une forme d’adaptation au pire. Chacun sait qu’il peut terminer par-fois la journée vers 16 heures ou même plus tard, puis recommencer le lendemain à 6 h. C’est de-venu une norme.La précarité a aussi augmenté. La Poste engage beaucoup d’intérimaires et conclut des contrats à heures variables. Ces dernières années, la direction a procédé aussi à de nombreux reclassements, avec pour les collègues concernés des baisses importantes de leur revenu – plusieurs centaines de francs par mois.

CRÉER DES LIENS COLLECTIFS. À partir du ras-le-bol qui s’exprime, une construction syndicale serait possible. Mais il faudrait pour cela un vrai travail, sur la durée, de lien, de discussion puis d’organisation du personnel.»

Services Publics, SSP, 22 janvier 2021

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