Transports publics: un si long chemin vers la gratuité

Longtemps remisée au placard, la gratuité totale des transports publics revient sur le devant de la scène, à la faveur de l’urgence climatique. A Dunkerque, en France, la mesure a engendré une hausse de fréquentation de plus de 65% en un an.

A Lausanne, le Syndic se dit favorable à la démarche, mais prône une approche graduelle et concertée avec le canton.
«Si nous voulons dépasser les déclarations d’intention, il faut proposer des mesures réalistes dont on peut assurer le financement», Grégoire Junod, syndic de Lausanne

La vente des billets et autres abonnements rapportent 100 millions de francs de recettes au tl. DR

C’est une vieille antienne de la vie politique suisse, mais nul doute qu’avec la vague verte qui s’est abattue sur le pays depuis les élections fédérales la question va revenir très rapidement sur le devant de la scène. Ceci d’autant qu’ailleurs l’expérience donne des résultats plus que probants. En France la ville de Dunkerque a décrété en septembre 2018, la gratuité totale de ses transports publics. Avec une conséquence édifiante: en une année, la fréquentation a été globalement augmentée de 65%, et même de… 124% le week-end. Autant dire qu’en termes de «report modal» et d’empreinte carbone, l’essai est plutôt réussi.

En Suisse et à Lausanne, la question a longtemps été abordée pour être très vite évacuée. Dans notre bonne vieille tradition helvétique, il est important que le consommateur participe aux coûts des services qu’il utilise, afin d’être responsabilisé et d’être davantage conscient de leur valeur. Un principe qui a par exemple présidé à l’instauration de franchises lors de la mise en place de la LaMal il y a plus de 20 ans.

C’est en tout cas la position qui a longtemps prévalu chez les Verts vaudois et lausannois, mais qui semblent néanmoins aujourd’hui prêts à amorcer une nette inflexion: «Historiquement nous n’étions pas favorables à la gratuité des transports publics, car la gratuité à un coût, explique Alberto Mochi, le président des Verts vaudois. Nous allons en discuter en comité ce mois-ci, mais il est très vraisemblable que nous revoyions notre position en faveur de la gratuité dans les centres urbains et leurs périphéries».

Initiative du POP

Un revirement annoncé qui fait sourire Anaïs Timofté, présidente du POP Vaudois. «Il y a déjà une année que notre parti a lancé une initiative parlementaire au Grand Conseil, afin d’inscrire la gratuité dans la constitution du canton. Pour nous, les atermoiements des Verts sont incompréhensibles, car la gratuité offre une vraie alternative aux transports les plus polluants».

Grégoire Junod, le Syndic de Lausanne, est également sur la même ligne: «Sur le principe, je suis favorable à la gratuité des transports publics. Je l’ai toujours été et je n’ai pas changé d’avis, rappelle-t-il. C’est une mesure efficace pour soutenir le pouvoir d’achat comme le climat. C’est d’autant plus vrai que les prix des transports publics ont beaucoup augmenté dans toute la Suisse, bien plus vite que le coût de la vie.»

Reste qu’une fois le principe énoncé, la pratique se révélera hasardeuse. Car les transports publics ont en effet un coût, et un coût non négligeable. A Lausanne, les tl, les transports lausannois, font partie de la communauté tarifaire Mobilis qui regroupe 13 partenaires. A ce titre, ils touchent une centaine de millions de francs de recettes liées à la vente de billets et autres abonnements. 100 millions qui ne représentent qu’environ 38% des charges des transports publics. En clair les usagers payent un peu plus d’un tiers des coûts de leur transport, la collectivité publique, et donc le contribuable en général, en assumant plus de 60%.

100 millions de francs

Sur le plan comptable donc, passer à la gratuité reviendra pour les tl à trouver 100 millions de francs annuels pour combler le déficit à venir. «Ces 100 millions ce sera donc évidemment le contribuable qui devra les payer, explique un expert. Et pour celui qui n’utilisera pas les transports publics, l’addition pourra paraître saumâtre. L’autre risque avec la gratuité, est que l’on ne puisse plus investir dans les infrastructures des transports publics, un véritable autogoal lorsqu’on veut les rendre attractifs et induire un report modal».

«Si nous voulons dépasser les déclarations d’intention, il faut proposer des mesures réalistes dont on peut assurer le financement», conclut Grégoire Junod. Ainsi, la Ville a, il y a longtemps, introduit la gratuité pour tous les enfants scolarisés à plus d’un kilomètre de leur école et un abonnement annuel demi-tarif pour les autres. Ces mesures permettent aujourd’hui aux familles lausannoises d’avoir ainsi les transports publics les moins chers parmi les grandes villes suisses. Imaginer aujourd’hui étendre ce modèle à d’autres catégories de la population, par exemple les retraités, dont beaucoup ont des petits revenus, ou aux jeunes en formation, est sans doute une approche plus pragmatique et réaliste qu’une gratuité générale qui devrait de toute manière se discuter à l’échelle cantonale.

Charaf Abdessemed

Joindre la parole aux actes, l’éditorial de Philippe Kottelat

L’idée n’est pas franchement nouvelle. Cela fait même grosso modo 20 ans qu’elle resurgit çà et là, au gré des débats politiques et de l’évolution de la pensée. Vague verte et urgence climatique obligent, la voilà en tous cas qui refait surface dans l’actualité: pour lutter contre le réchauffement climatique et les gaz à effet de serre, il faut, disent beaucoup, rendre l’usage des transports publics gratuit. L’idée étant que le coût du ticket peut représenter un obstacle à l’usage même du transport en commun et qu’un recours accru aux trains, métros ou bus, ne peut que contribuer à l’amélioration de la qualité de l’air.

A Lausanne, l’idée fait son chemin. L’année dernière, une initiative du POP proposant la gratuité avait séduit, même jusque dans les rangs de la droite, le parti d’extrême-gauche suggérant pourtant qu’elle soit financée par une taxe sur les entreprises. Mais on en est resté là, la vague verte n’ayant pas encore tout - ou presque - submergé!

Dans le contexte actuel, les discours changent. Ou en tous cas évoluent (lire ci-contre), même si la même rengaine finit toujours par s’imposer: une gratuité des transports publics pour tous serait coûteuse et à terme contre-productive. Coûteuse, car la gratuité finit toujours par se payer, celle-ci étant à financer par les pouvoirs publics avec, à la clé, une augmentation des impôts et une diminution des budgets consacrés à d’autres secteurs.

Alors, une fausse bonne idée, voire même un mythe? De nombreuses villes européennes ont tenté le coup. Avec plus ou moins de succès, mais au moins ont-elles prouvé qu’en politique, on peut - parfois - faire preuve de courage et joindre la parole aux actes!

Lausanne Cités, 09.12.2019, Charaf Abdessemed

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