Prestations sociales: les raisons du renoncement

La méconnaissance de leurs droits, la peur et la volonté d’émancipation amènent nombre de personnes à ne pas demander les prestations sociales auxquelles elles ont pourtant droit. Les situations de précarité sont vécues différemment par les femmes et les hommes. C’est ce que met notamment en évidence une étude genevoise parue mardi.


Cette recherche a été menée entre 2016 et 2018 par les professeures Barbara Lucas (Haute école de travail social) et Catherine Ludwig (Haute école de santé). Son objectif: comprendre pourquoi de nombreuses personnes qui y ont droit ne recourent pas à l’aide sociale. Mais aussi fournir des recommandations pouvant aider les décideurs politiques et les acteurs sociaux à endiguer ce phénomène. Dans le cadre de cette étude, les chercheuses ont recueilli les témoignages de trente-neuf parents refusant toute prestation sociale financière, bien qu’ils pourraient y prétendre.

> Lire aussi l’ édito: Les failles du filet social

Le caractère psychologique joue évidemment un rôle important dans la décision de ne pas recourir à l’aide sociale. «La honte de demander, due à la très forte prégnance des normes sociales dominantes, est en cause chez une grande partie des individus interrogés», explique la professeure Barbara Lucas.

Peur de se faire retirer son permis

Les causes principales du non-recours restent néanmoins les différentes failles du système d’aide sociale. L’explication la plus fréquemment avancée est la difficulté à accéder aux informations nécessaires. L’autre mécanisme en jeu est «une forme d’exclusion administrative». Les témoignages dénoncent des services trop bureaucratiques, des procédures fastidieuses et un manque d’empathie de certains collaborateurs. Pour les personnes originaires de l’étranger, la peur de se faire retirer son permis de séjour joue aussi un rôle prépondérant.

«Il faut admettre que l’on ne fait pas tout juste» Thierry Apothéloz

Esther Alder, la conseillère administrative chargée du Département de la cohésion sociale et de la solidarité, souligne l’importance de cette étude: «Le vrai scandale, ce ne sont pas les abus à l’aide sociale qui font pourtant les titres des médias, mais bien le non-recours aux prestations sociales mises en place par les différentes collectivités publiques.» Et de poursuivre: «Si des progrès ont été réalisés depuis les Assises de la précarité, organisées par la Ville de Genève en 2013, il reste un long chemin à parcourir.»

Des économies pour l’État?

Christophe Girod, directeur de l’Hospice général, rejoint les conclusions de l’étude: «Il est impératif que les administrations se rapprochent des usagers qu’elles entendent soutenir.» Il propose plusieurs solutions allant dans ce sens. Parmi elles, la simplification des procédures et la mise en place d’un dispositif d’accueil «plus humain et moins bureaucratique».

«Il faut admettre que l’on ne fait pas tout juste», concède Thierry Apothéloz, conseiller d’Etat chargé du Département de la cohésion sociale. «La question du non-recours a longtemps été considérée par le gouvernement comme un bon moyen de faire des économies», révèle-t-il, avant de dénoncer cette vision «court-termiste». Il espère que la commission chargée depuis janvier de proposer une refonte de la loi sur l’aide sociale et l’insertion individuelle saura proposer un dispositif d’action sociale plus lisible et efficace.

Rapports genrés à l’aide sociale

La principale avancée de cette étude réside dans l’attention qu’elle accorde aux difficultés que rencontrent en particulier les femmes. Les chercheuses ont noté chez elles une volonté d’émancipation d’un soutien financier masculin. Elles évoquent aussi un désir d’autonomie. «Souvent, les femmes ne parlent pas, à l’instar des hommes, d’un emploi qu’elles auraient perdu, mais d’un emploi qu’elles n’ont jamais eu et dont elles rêvent. Elles envisagent leur trajectoire de vie comme ascendante, développe Barbara Lucas. Tandis que les hommes décrivent au contraire une perspective de chute sociale.»

Cette différence se traduit chez les femmes par un besoin qui ne se limite pas à une aide pécuniaire. Elles demandent aussi des formations compatibles avec leur rôle de mère et pouvant les mener à un emploi. Ce qu’on ne leur propose pas forcément. Les femmes ressentent donc un déni de reconnaissance de leur situation spécifique.

Le Courrier, 12 mars 2019, Sébastien Brunschwig
Photo: Le siège de l’Hospice général, à Rive. CC

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