L’Union européenne démantèle le service public

L’Union européenne met toute son énergie à démanteler le service public. Essayiste et conférencier, Aurélien Bernier vient de sortir le livre, «Les voleurs d’énergie, accaparement et privatisation de l’électricité, du gaz et du pétrole». Dans cet ouvrage, il fait l’histoire de la propriété des énergies.

Après une longue période de mainmise publique, ce secteur est de plus en plus soumis à une logique de privatisation, qui va en s’accentuant, avertit le militant altermondialiste.

“La multiplication de l’offre énergétique va à l’encontre de la nécessaire réduction de notre consommation d’énergie», explique encore Aurélien Bernier. (DR)

Votre livre retrace les grands régimes de propriété qui régissent les secteurs de l’électricité, du gaz ou du pétrole depuis leur découverte. Quelles sont ces étapes?

Aurélien Bernier: Je dirais tout d’abord qu’analyser les évolutions dans le secteur de l’énergie m’a permis de retracer, en creux, l’histoire du capitalisme avec ses différentes phases, qui vont du keynésianisme dominant jusque dans les années 70 au néo-libéralisme contemporain.

A l’origine, les premiers systèmes énergétiques naissent de l’initiative privée, lorsque des industriels développent ce secteur. Les premières sociétés pour l’exploitation de la houille dans le Nord de la France sont ainsi fondées par des membres de la haute bourgeoisie. En Allemagne, la filière électrique se développe grâce à Ernst Werner Siemens, qui deviendra richissime et sera anobli par l’empereur Frédéric III. En 1882, General Electric, issu d’une fusion, devient le premier géant mondial de l’électricité.

Dès le début du XXe siècle – avec la création d’Ontario Hydro, structure publique datant de 1906 – et surtout après la Seconde Guerre mondiale, un large mouvement va cependant se développer pour nationaliser les énergies. Cette conversion s’explique surtout par l’incapacité du capitalisme industriel à répondre aux besoins sociaux (concentration de l’offre sur les grandes villes, prix parfois délirants, spéculation financière). Du fait de ces manques, et pour des raisons aussi bien de souveraineté nationale que d’accès égal de tous à ces ressources, les gouvernements décident finalement de transférer ces secteurs dans le giron de l’Etat.

Dès les années 70 et suite à la crise pétrolière, les acteurs privés vont cependant chercher à récupérer ce qui autrefois leur appartenait, avec des mécanismes de privatisation et le leitmotiv que les pouvoirs publics ne doivent intervenir que pour garanti la libre concurrence. En 2001, la faillite d’Enron en Californie va pourtant montrer que la libéralisation à outrance fonctionne moins bien que le service public, plus efficient du fait de ses économies d’échelle et d’une gestion globale de la production, du transport et de la distribution d’électricité. Face à ce désaveu, les privés cherchent dorénavant à détruire simplement les services publics.

Dans votre livre, vous montrez que le modèle chilien de privatisation de l’énergie électrique sous la dictature de Pinochet va servir de moteur pour le démantèlement international du secteur. Comment cela s’est-il passé ?

En 1982, le ministère des mines chilien, Jose Manuel Pińera, décide de séparer les activités de production d’électricité, de transport, de distribution et de vente suivant un modèle de «dé-intégration verticale». Les deux entreprises publiques, Endesa et Chilectra, sont morcelées, les secteurs rentables sont vendus à des privés. Une commission nationale de l’énergie est mise en place pour organiser et contrôler la concurrence entre les entreprises. La séparation entre gros consommateurs industriels et ménages privés prévoit enfin des tarifs différenciés suivant les clients. Ce modèle ultra-libéral sera repris au Royaume-Uni par Margareth Thatcher, avant d’inspirer l’Union européenne et d’être actuellement imposé au Sud à travers la Banque mondiale ou le FMI.

Comment va se passer ce processus de libéralisation du marché dans l’Union européenne?

Pour parvenir à ses fins, l’Union européenne va procéder de façon progressive, en rusant un peu. En 1990, la directive «relative au transit d’électricité sur les grands réseaux», puis celle «introduisant une procédure communautaire assurant la transparence des prix au consommateur final industriel de gaz et d’électricité», cherchent, dans un premier temps, à établir des règles communes en Europe. En 1996 et en 1998, deux directives se concentrent sur le démantèlement des monopoles nationaux et introduisent de la concurrence dans chaque Etat. Outre la séparation comptable des activités de production, de transport et de distribution, l’UE entérine une séparation juridique de ces entités.

Constatant que les consommateurs continuent à rester malgré tout majoritairement fidèles aux services publics historiques, l’UE a alors changé de stratégie. En 2003, un règlement a cherché à faciliter les échanges transfrontaliers d’électricité. L’objectif étant que les grands énergéticiens se concurrencent entre eux par le jeu des exportations. A terme, sur le modèle de la libre-circulation des marchandises, la production d’électricité polonaise aura la capacité de concurrencer les producteurs nationaux en Allemagne par exemple. Le gaz de schiste pourra être exploité dans les pays de l’Est et vendu en France. Certains prévoient même de délocaliser la production d’électricité dans le Maghreb, où sont planifiés des grands parcs d’énergie renouvelable. Cette multiplication de l’offre énergétique, qui va à l’encontre de la nécessaire réduction de notre consommation d’énergie, pose bien entendu aussi des problèmes écologiques.

Cette libéralisation sert-elle les intérêts des ménages ou des petits clients?

L’ouverture à la concurrence se fait généralement en deux temps. Les gros clients industriels, qui peuvent changer plus facilement d’opérateurs, sont ciblés en premier, avant que l’offre ne soit étendue aux petits clients. Si cette libéralisation provoque, dans un premier temps, des baisses de prix, ceux-ci ont tendance à augmenter après quelques années, quand les énergéticiens peuvent imposer leur prix.

Dans le même temps, vous montrez dans votre livre que ce secteur est de plus en plus financiarisé et soumis aux aléas de la bourse. Pourriez-vous l’expliquer?

En parallèle à la libéralisation du marché, apparaît une spéculation inquiétante, liée à la reconfiguration du système. Dans le cas d’un service public, les tarifs sont fixes pour tous et sont parfois réajustés par une augmentation de tarif ou par le biais d’une subvention pour couvrir les coûts. Dans un régime de concurrence, mettant en présence plusieurs distributeurs qui jouent sur la variation des prix, une mécanique spéculative se met en route. La financiarisation de l’énergie ne cesse aussi de s’accroître, avec la cotation en bourse des quotas carbone sur l’émission des gaz à effet de serre, les économies d’énergie ou la certification des énergies «vertes». L’empilement de ces couches contribue à la privatisation totale du secteur de l’énergie et risque de nous conduire à des krachs boursiers.

Dans le dernier chapitre de votre livre, vous défendez une nationalisation du secteur de l’énergie. Comment l’envisagez-vous?

Le secteur énergétique doit être renationalisé, mais aussi socialisé, soit géré démocratiquement. Mais il convient de faire ce changement intelligemment. Instaurer un contrôle public sur l’énergie n’est pas suffisant, s’il ne met pas fin à l’actuelle concurrence entre énergies (fossiles, nucléaire, renouvelable), tout en privilégiant les énergies non-polluantes. Il importe aussi de réduire la production d’énergie et d’aller dans le sens d’une réduction de la consommation. Il faut en finir avec les déséquilibres historiques dans «les termes de l’échange inégal» entre les pays du Nord et les pays du Sud. Il est tout à fait inacceptable que ces derniers exportent la plupart des ressources dont ils auraient cruellement besoin pour leur économie.

Aurélien Bernier, Les voleurs d’énergie, accaparement et privatisation de l’électricité, du gaz et du pétrole, Utopia, 2018, 200 pages.

La Suisse suit le mouvement européen

Dans le sillage de l’Union européenne, la Suisse ouvre, elle aussi, son marché de l’électricité. Depuis 2009, les gros consommateurs (à partir de 100’000 kWh par an) peuvent choisir eux-mêmes leur fournisseur, comme le rappelle le Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (Detec). A terme, l’ouverture devrait aussi concerner les petits clients. «Le recours au marché libre n’est cependant pas obligatoire. S’ils n’entreprennent aucune démarche, les petits consommateurs continueront à être servis par leur entreprise locale selon le modèle du choix avec approvisionnement électrique garanti», précise le département de l’énergie, qui souligne encore que «l’ouverture complète du marché de l’électricité remplit une des conditions posées pour la conclusion d’un accord sur l’électricité avec l’Union européenne».

Cette ouverture annoncée n’est pourtant pas du goût de tout le monde, notamment de la gauche ou du côté des producteurs d’électricité locaux. Le 18 septembre dernier, les Services industriels de Genève (SIG) ont ainsi écrit une lettre aux représentants genevois sous la coupole pour les avertir du danger d’une ouverture totale. «Une course à l’énergie la moins chère n’est pas une bonne nouvelle. Elle menace directement la Stratégie énergétique suisse. Les énergies renouvelables seront les premières perdantes de l’ouverture du marché. (…) L’ensemble de l’électricité consommée en Suisse est pour sa part à 62% renouvelable. Voulons-nous poursuivre cette politique, bonne pour la planète et génératrice d’emplois? Ou voulons-nous opérer un retour en arrière, en important massivement des énergies polluantes? Dans l’Union européenne, 72% du courant livré aux consommateurs est issu de centrales à gaz, au charbon ou nucléaires. La part du renouvelable s’élève seulement à 28%. Libéraliser totalement le marché, c’est ouvrir en grand les portes de la Suisse aux énergies polluantes », avertit ainsi Christian Brunier, directeur général des SIG, dans sa missive.

Gauchebdo n° 41, 12 octobre 2018, Joël Depommier

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