La pollution du problème

MOUS ET REMOUS - Afin de réduire la quantité de pesticides dans les cours d’eau du pays, le Conseil fédéral entend augmenter massivement la quantité de pesticides autorisée dans les cours d’eau du pays. Ça coule de source : à Berne, les petits ruisseaux font les grandes conneries.


Le 6 septembre 2017 : résolu à limiter l’impact de l’agrochimie sur la santé et la nature, le Conseil fédéral adopte fermement son Plan d’action Produits phytosanitaires. Attention, fini de rire, on va voir ce qu’on va voir et on ne l’envoie pas dire : « Les risques liés aux produits phytosanitaires sont réduits de moitié grâce à une diminution et à une limitation des applications ainsi qu’à une réduction des émissions », claironne le document au chapitre « Objectifs ». Et pas question de finasser en jouant sur les mots : une note précise que les « émissions », ce sont les quantités de pesticides qui, « par volatilisation, dérive, lessivage ou ruissellement lors de l’utilisation des produits phytosanitaires (préparation, application, nettoyage des appareils, élimination des restes), ne parviennent pas sur la surface cible ou sont épandues en dehors de la surface cible. » Clair et net. Et qu’on n’aille pas s’imaginer que c’est un plan sur la comète ; c’est un « Plan d’action ». Avec de l’action. En « huit objectifs et douze objectifs intermédiaires concrets », s’il vous plaît. Ce n’est pas de la gnognote.

Il faut dire qu’en matière de résidus chimiques mal placés, les nouvelles désagréables tombent dru depuis quelque temps : ainsi trouve-t-on du glyphosate dans l’urine de 37 % des Suisses, dans un bon tiers des aliments, dans les vins, dans 15 miels suisses sur 16. Par ailleurs, tous biotopes confondus, la moitié de la population d’animaux vertébrés a disparu depuis 1970, cette perte atteignant 80 % en milieu d’eau douce. Un tiers des oiseaux s’est volatilisé en 20 ans à peine. Et ces phénomènes, qui s’accélèrent, sont largement imputables à l’agriculture intensive et à ses épandages de produits biocides. Aussi plusieurs États européens projettent-ils d’en finir avec le plus fameux d’entre eux, à savoir le glyphosate. Les cantons de Vaud et du Jura vont en bannir l’usage sur leurs domaines. Des mouvements citoyens, et aussi le canton de Genève, ont lancé des initiatives pour l’interdire au plan fédéral. Bref : c’est dire s’il faut saluer la vaillance éclairée du Conseil fédéral, et l’admirable fermeté de son formidable Plan d’action.

Le 19 septembre 2018 : l’émission Rundschau (SRF) révèle, documents à l’appui, que le même Conseil fédéral concocte une ordonnance qui, dès le 1er janvier prochain, relèvera massivement les taux de pesticides autorisés dans les cours d’eau. Pour
le glyphosate, la teneur tolérée sera multipliée par 100 ! D’où une question lancinante : sachant que les insectes volants disparaissent eux aussi, quelle mouche a donc piqué le gouvernement ? Est-ce ainsi qu’il entend réduire les émissions ?
Il est vrai qu’avec ces nouvelles mesures, des eaux considérées comme méchamment polluées deviendront d’un coup merveilleusement propres. Ainsi l’Islerenkanal à Champion (BE), qui selon les normes en vigueur contient sept fois trop de glyphosate, et qui le 1er janvier en contiendra 143 fois moins que le maximum autorisé. La responsable cantonale de la protection des eaux la trouve saumâtre, mais qu’importe. Quant aux Vaudois qui se sont émus après avoir mesuré 60 fois trop de glyphosate à l’embouchure du Boiron, près de Morges, qu’ils se tranquillisent : à Nouvel An le taux sera largement en deçà de la limite. C’est beau, les plans d’action. Ourdi à l’Office fédéral de l’environnement, ce joli projet d’ordonnance ne concerne pas que le glyphosate. Il prévoit d’assouplir fortement les règles pour pas moins de 24 autres produits bucoliques tels que (attention, il y a un intrus): bentazone, chloridazone, cyprodinil, éthofumesate, iprovalicarb, imidaclopride, ablette, métamitron, métalaxyl-M…

Mis au parfum par Rundschau, les membres du Conseil national réagissent de façon contrastée devant la caméra. Atterré, Beat Jens (PS/BS) souligne la brutale contradiction avec les belles déclarations du Conseil fédéral, rappelle qu’il existe en Suisse un problème de pesticides et qu’il faudrait le prendre au sérieux, puis conclut sans ambage : « Poliment dit, c’est d’une bêtise crasse ! » Évidemment, certains élus de droite trouvent au contraire très intelligent de tolérer beaucoup plus de pesticides dans les cours d’eau. Ainsi Werner Salzmann (UDC/BE) pense-t-il qu’il n’y a aucun risque, et que par ailleurs il s’agit d’accorder la priorité aux rendements agricoles. Par une étrange coïncidence, ce distingué parlementaire est membre de l’Association suisse pour un secteur agroalimentaire fort, qui défend les intérêts de l’agrochimie. Mais ça n’a sûrement rien à voir.

Aux journalistes de Rundschau qui lui ont réclamé des explications, l’Office fédéral de l’environnement a opposé porte close et bouche cousue. Motif : « On ne communique pas sur une procédure en cours. » L’ argument est un peu éculé, et il fleure un peu les eaux troubles. Mais il reste efficace pour noyer le poison.

Laurent Flutsch, Vigousse n° 377, 28 septembre 2018

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