Le 1% tient une forme historique

Depuis le milieu des années 1990, les revenus les plus élevés ont explosé en Suisse. De récentes études documentent cette hausse, ainsi que l’augmentation des inégalités qui l’accompagne.


« Dans les entreprises, ce sont les revenus des cadres supérieurs et les dividendes pour les actionnaires qui ont le plus augmenté. À la base, les salaires ne croissent a contrario que de manière marginale depuis longtemps.» La citation n’est pas issue d’un journal syndicale, mais d’un hebdomadaire très libéral, la NZZ am Sonntag (1).

LA PLUS ÉLEVÉE DEPUIS 1930. De récentes études confirment ce constat. Isabel Martinez, chercheuse à l’Université de Saint-Gall et depuis peu secrétaire centrale à l’Union syndicale suisse, vient de publier deux enquêtes consacrées à l’évolution des revenus en Suisse. Conclusion: depuis le milieu des années 1990, les revenus les plus élevés connaissent une forte hausse. La part du revenu global contrôlée par le centile le plus riche des contribuables a même atteint en 2010 un pic historique (2). La hausse est encore plus marquée pour les 450 contribuables les plus riches du pays (0,01% de la population). Alors que, dans les années 1990, il fallait déclarer un revenu de 2,5 millions de francs pour faire partie de ces heureux élus – un montant relativement stable depuis 1960 –, en 2010 il fallait avoir 4 millions annuels au compteur. Conséquence: ce 0,01% contrôle aujourd’hui la part la plus élevée du gâteau total depuis 1930!

BONUS ET HAUTS SALAIRES. Comment expliquer une telle augmentation des inégalités? Isabel Martinez pointe d’abord «la hausse des salaires des personnes les mieux payées»: les 10% des employés et indépendants qui touchent les plus hauts revenus soumis à l’AVS ont empoché les 30% des revenus globaux du travail en 2010 – en 1982, leur part était de 25%. Les calculs de l’USS confirment cette évolution: les revenus salariaux ont augmenté de 43% pour le 1% le mieux payé entre 1996 et 2015, contre seulement 14% pour les bas et moyens salaires (3).

L’EXPLOSION DES DIVIDENDES. Autre explication: au cours des vingt dernières années, «les actionnaires ont réussi à augmenter leur part des revenus totaux» 4 . Selon le cabinet de conseil Willis Towers Watson, les propriétaires des sociétés cotées à la bourse suisse ont empoché, en 2016, près de 70% des bénéfices réalisés – contre seulement 36% dix ans auparavant, et 30% au milieu des années 1990. Cette tendance est loin d’être terminée. Selon le gérant de fonds Nicolas Bürki, «les entreprises suisses possèdent des réserves largement suffisantes pour continuer à rémunérer confortablement leurs actionnaires» (5).

À PRENDRE AVEC DES PINCETTES. Les statistiques disponibles ne permettent cependant pas de brosser un tableau précis des inégalités. Comme le souligne Isabel Martinez, les revenus des plus riches sont clairement sous-estimés. «En Suisse, les données sur les revenus ne prennent pas en compte les gains en capitaux, dont bénéficient spécialement les plus nantis», explique la chercheuse. Sans compter que les pratiques d’«optimisation fiscale» leur permettent de dissimuler une partie de leurs rentrées.

LE RÔLE DE LA FISCALITÉ. Les écarts entre les revenus sont aussi accentués par la politique fiscale. De 1984 à 2014, la charge fiscale sur les hauts salaires a baissé, passant de plus de 37% à 32%, alors que les revenus du capital ont largement bénéficié de la 2 e révision de l’imposition des entreprises (RIE II). A contrario, les charges ont fortement augmenté pour les moyens et bas revenus, notamment en raison de l’explosion des primes d’assurance maladie (6). Une tendance qui pourrait s’accentuer si les projets de la droite en matière fiscale – PF 17, suppression de l’imposition des droits de timbre, remise en cause de l’impôt sur la fortune – devaient passer la rampe.◼

(1) NZZ am Sonntag, 21 janvier 2018.
(2) Isabel Martinez: Les hauts revenus en Suisse depuis 1980: répartition et mobilité. Social change in Switzerland, novembre 2017; Reto Föllmi, Isabel Martinez: Die Verteilung von Einkommen und Vermögen in der Schweiz. UBS Center public paper, novembre 2017.
(3) Union syndicale suisse: rapport 2016 sur l’évolution des salaires, de la fortune et des inégalités en Suisse. Octobre 2016.
(4) NZZ am Sonntag, idem.
(5) Le Temps, 29 janvier 2018.
(6) USS: Idem.

Repérages
FORTUNE, UNE INÉGALITÉ ABYSSALE

La dernière statistique sur la fortune des personnes physiques pour la Suisse n’a pas déchaîné les passions 1 . Elle est pourtant instructive.
Selon l’Administration fédérale des contributions (AFC), la Suisse comptait 293 604 millionnaires en 2014 – 5,65% des contribuables. Ces riches individus contrôlent un joli pactole: 1163 milliards de francs, soit les 66,28% de la fortune totale déclarée dans notre pays. Les 14 377 personnes détenant un bas de laine de 10 millions et plus se taillent la part du lion: représentant le 0,28% des contribuables, ils contrôlent plus des 30% de la fortune globale déclarée en Suisse – près de 529 milliards de francs, soit largement plus que les avoirs aux mains des 87,7% de la population déclarant entre 0 et 500 000 francs de fortune.
Au bas de l’échelle fiscale, près de trois millions de contribuables (55,62% du total) déclarent entre 0 et 50 000 francs de fortune – ils sont 1,3 million (24,82%) à n’en avoir aucune. Plus de la moitié de la population se contente ainsi des miettes (1,53%) du gâteau.
En matière de fortune aussi, les inégalités se creusent. En 2013, la Suisse ne comptait «que» 230 000 millionnaires, contrôlant les 65% de la fortune totale; les 10 millions et plus, de leur côté, en détenaient les 29%. En une année, leur mainmise sur les richesses a augmenté. Si on remonte plus loin, la tendance est plus nette: en 2003, les 6313 heureux détenteurs d’un magot supérieur à 10 millions contrôlaient les 20% de la fortune déclarée globale – contre 2,12% pour les personnes détenant entre 0 et 50 000 francs. GZ ◼

(1) AFC: statistique de la fortune des personnes physiques pour l’ensemble de la Suisse 2014. Berne, 2017.

GUY ZURKINDEN . RÉDACTEUR - KEYSTONE . PHOTO - Services Publics, 16.02.2018

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