Vivre dans un monde globalisé : Les dimanches de Kevin

4 heures. Le réveil sonne. Kevin se lève, prend sa douche en vitesse et son petit déjeuner, des galettes de maïs soufflé NesMatin©. Il peut se le permettre, il vient de recevoir sa paye.
4 heures 16. Kevin est sorti de chez lui après avoir enfilé ses Nike trouées, son Levi’s troué et son pull H&M le moins troué. Il marche du plus vite qu’il peut, mais avec peine, pour prendre son bus chinois sans conducteur.4 heures 40. Kevin descend du bus et se dépêche d’aller prendre son train, mais ce n’est pas simple de se frayer un chemin au milieu de la cohue des travailleurs.
5 heures 18. Kevin est arrivé à Genève. Il prend un autre bus pour aller à son travail. Il ne peut pas se permettre d’arriver en retard, cela lui est déjà arrivé une fois il y a treize ans et il sait qu’il sera licencié si cela se reproduit. Depuis l’interdiction des syndicats et l’abolition des CCT, les patrons font la loi. C’est pas très bon pour son cancer des poumons de courir comme ça, mais au moins il gardera son boulot jusqu’à la fin de la journée.
5 heures 26, il descend du bus et se retrouve devant de l’immeuble du siège principal de Wal-Mart où il bosse et passe la porte du vestiaire à 5 heures 29, haletant.
5 heures 31. Équipé de son aspirateur dernier cri (qui ne pèse que 11 kilos !) et de son caddie rempli de détergents ultra-chimiques, Kevin commence à frotter les chiottes du bâtiment, en partant du dernier étage, le 38ème, où se trouve le bureau du PDG, jusqu’aux sous-sols où se trouvent les différents locaux des employés, des salles de pause au vestiaire, en passant par la cafétéria.
9 heures 02. Kevin s’arrête de nettoyer, il a déjà perdu deux minutes de pause sur les cinq que le patron, réputé humaniste et dont le vote va à la Gauche Libérale, leur offre chaque dimanche matin (sur leur salaire, faut pas déconner). Il a juste le temps de manger sa barre OGM (pour Organisation Gourmande de Miami) saveur pomme (ce serait trop cher et pas assez rentable d’importer de vraies pommes en Suisse, même si il paraît que dans le temps, elles poussaient toutes seules ici).
9 heures 06. Kevin espère que la caméra des toilettes du 27ème ne l’a pas vu, il ne se remet que maintenant au travail.
12 heures 39. Kevin finit les chiottes du 19ème étage. Il se souvient qu’il ne lui faudra pas oublier de prendre ses chiffons et ses panosses de travail à la maison ce soir, les laver tous les deux jours c’est un minimum. Et il n’a pas les moyens d’en acheter des neuves avant le mois prochain, puisque ce mois-ci il a décidé de s’offrir une séance de cinéma avec ce qu’il reste de son salaire après paiement de ses factures.
12 heures 42. Kevin arrive à la caf’ et tire de sa poche son sandwich au bœuf texan élevé en Slovaquie. Il doit se dépêcher, le travail reprend à 12 heures 50.
12 heures 50. Kevin débouche les chiottes du 18ème étage.
20 heures 14. Kevin a terminé de faire reluire le dernier lavabo des dernières chiottes du dernier sous-sol. Il se change au vestiaire. Il est appelé au haut-parleur par son superviseur. Il se fait engueuler pour la minute de retard à la pause du matin, et pour n’avoir pas attendu la sonnerie de 20 heures 15 pour se changer. On lui ampute deux heures de travail sur sa journée, le tarif habituel.
20 heures 28. Kevin a raté son train. Le prochain pour Lausanne est dans une heure. Kevin va patienter dans un des McDonald’s de la gare, où il se permet de se payer un verre d’eau.
22 heures 32. Kevin arrive à la maison, s’affale dans son fauteuil IKEA et s’endort devant la fin du programme publicitaire.
Faut dire qu’à 82 ans, il est content d’avoir le droit de bosser qu’à temps partiel le dimanche, ça lui permet d’avoir le temps de se détendre.

Lionel Simonin

0 commentaire à “Vivre dans un monde globalisé : Les dimanches de Kevin”


  1. Aucun commentaire

Laisser un commentaire





Bad Behavior has blocked 424 access attempts in the last 7 days.