Crans Montana et la “rentabilité”

La tragédie de Crans-Montana a mis en lumière la nécessité incontournable de l’hôpital public et de son personnel face à des cliniques privées axées sur le profit.
L e jour même de la démission de Rebecca Ruiz, les cliniques privées, à l’affût de toute occasion pour augmenter leur chiffre d’affaires et leurs bénéfices sur le dos des assuré-e-s et de l’État, intervenaient par l’intermédiaire de Marc-Olivier Buffat, président de l’association Vaud Cliniques et député PLR, pour relancer le débat sur le statut du CHUV: «Nous avons déjà demandé qu’il soit autonomisé et je me fais fort de remettre ce dossier sur la table rapidement. Il ne s’agit pas de le privatiser mais de revoir son indépendance, sa gestion et son efficience tout en allégeant le DSAS (1)».


Ce n’est pas au SSP que l’on apprendra les innombrables problèmes – de gestion, mais pas seulement – du CHUV. Les 50 licenciements en oncologie en font partie, tout comme le scandale de la direction des ressources humaines, il y a deux ans, qui s’octroyait des augmentations et toutes sortes d’avantages à elle-même.
Mais le problème principal du CHUV est autre: c’est le manque de moyens, notamment en dotation de personnel. Et des salaires trop bas pour compenser des conditions de travail de plus en plus insupportables. Ce double problème a des répercussions à la fois sur l’ensemble de la population vaudoise et sur le personnel de l’institution.

PRIVATISER CE QUI EST «RENTABLE». M. Buffat dit vrai: la volonté des cliniques privées et de leurs représentant-e-s n’est pas de privatiser le CHUV. Elle est d’abord de l’affaiblir: c’est la raison pour laquelle les partis de droite multiplient les interventions parlementaires contre les prestations d’intérêt général (PIG). Ensuite, il s’agit de transférer un maximum de prestations (celles qui sont rentables) vers le secteur privé. C’est la clé de leurs profits actuels et, surtout, futurs.
La recherche du profit est encouragée par le système de financement hospitalier, qui s’impose aux hôpitaux publics et qui crée une contradiction profonde entre les objectifs que la population assigne à un hôpital (soigner, prendre en charge en fonction des besoins de ladite population) et la réalité de ce même hôpital: réaliser des bénéfices ou, à tout le moins, ne pas faire de pertes. Ces pertes, lorsqu’elles surviennent, font l’objet de dénonciations politiques virulentes. La pression à «l’efficience» est permanente. Il faut couper partout, diminuer les PIG versées aux hôpitaux publics (pas seulement au CHUV) et réduire leur financement. Les services peu rentables ou déficitaires sont pointés du doigt. Jusqu’à ce qu’une tragédie éclaire la situation de manière fort différente…

CRANS-MONTANA, L’HÔPITAL PUBLIC, SON PERSONNEL. Soudain, Crans-Montana.
Tout le monde se tourne vers les hôpitaux – publics – de Suisse et d’Europe, vers le
CHUV, son personnel si précieux, ses soignant-e-s, que tout le monde regarde à nouveau (comme durant le Covid) avec admiration.
Allons au bout de la logique des cliniques et de leurs représentant-e-s. Est-ce que le Centre des grands brûlés du CHUV gagne de l’argent? S’il en perd, faut-il le fermer pour garantir la rentabilité du CHUV? Faut-il supprimer des lits de soins intensifs, ceux qui ont accueilli ces blessé-e-s graves, pour faire des économies? Le personnel de la pédiatrie, des soins, du Service des grands brûlés, celui qui assure toute la logistique permettant de soigner les victimes: ce personnel-là coûte-t-il trop cher?
Quand survient un drame comme celui de Crans-Montana, plus personne ne pose ces questions, plus personne ne parle de couper dans les soins, dans les coûts. Pourtant, la réalité est la suivante:
◼ Durant la journée du 1 er janvier 2026, le CHUV a reçu 22 patient-e-s de Crans-Montana en urgence. Ce qui a nécessité une mobilisation gigantesque au vu du nombre et des caractéristiques de ces victimes gravement blessées. Tragique ironie: c’était depuis ce même jour que le Conseil d’État avait prévu de baisser les salaires du personnel du CHUV et de l’État. Par nos grèves et notre mobilisation, nous l’avons fait reculer. Mais nous n’oublions pas comment les autorités traitent le personnel soignant. D’ailleurs, elles exigent 24 millions de francs d’économies du CHUV en 2026. La honte.
â—¼ Les cliniques privées (et les partis politiques qui les soutiennent) le répètent constamment au Grand Conseil: elles sont plus efficaces et coûtent moins cher que le CHUV, qui est trop gros, inefficace, etc. Combien de blessé-e-s de Crans-Montana ont été acheminé-e-s dans une clinique «efficiente» du canton de Vaud le 1 er janvier dernier? Combien de cliniques, combien de médecins de ces cliniques étaient à pied d’œuvre dans la nuit du 1 er janvier pour organiser le transfert, l’accueil et la prise en charge de ces patient.e.s ? En réseau avec d’autres hôpitaux publics suisses et européens, le personnel du CHUV a assuré ce travail gigantesque.
Rien ne peut remplacer le service public. Un hôpital n’a pas à être rentable: il doit soigner des personnes qui en ont besoin. Quand la droite proposera à nouveau d’autonomiser le CHUV pour l’affaiblir et renforcer le poids des cliniques privées, nous devrons nous souvenir de tout cela. Et nous mobiliser pour défendre l’hôpital public et le service public, non seulement
comme un principe, mais comme une réalité sociale dotée des moyens dont nous avons ou aurons, personnel et population, toutes et tous besoin. ◼

(1) 24 heures, 28 novembre 2025.

Services Publics, SSP, DAVID GYGAX, 13 février 2026

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