L’austérité politique, pas financière

Grande argentière du canton, la présidente du Conseil d’État vaudois, Christelle Luisier, affirmait récemment dans l’Agefi que les coupes prévues au budget 2026, plus de 300 millions de francs, n’étaient pas prises «seulement par orthodoxie financière». De quoi renforcer la colère d’un mouvement social de contestation d’ampleur rare: 15 000 personnes dans la rue début octobre, puis deux journées de grève massivement suivies en novembre, chacune accompagnée de plus de 20 000 manifestantes et manifestants.

Alors que les débats budgétaires s’ouvraient hier au Grand Conseil, Sébastien Guex, professeur honoraire de l’université de Lausanne et spécialiste de l’histoire économique et sociale suisse, remet frontalement en cause l’idée d’une «crise» des finances publiques justifiant l’austérité. Entretien.

Dans le projet de budget 2026, le Conseil d’État dit vouloir pratiquer une «sincérité budgétaire». Quelle est votre lecture?

Sébastien Guex: Le terme est surprenant… et révélateur. Le Conseil d’État admet implicitement qu’un budget n’est jamais un simple reflet neutre de la réalité, mais un document où de nombreux postes peuvent être modulés, voire manipulés, selon un projet politique. Dans ce budget, la «sincérité» sert surtout à gonfler l’ampleur du déficit annoncé.

A partir de là, on nous parle de crise des finances publiques afin de justifier une austérité qui pèse sur les salaires et les prestations publiques. Or, rien ne justifie un tel alarmisme pour 300 millions de déficit sur un budget dépassant les 12 milliards!

Encore moins si l’on rappelle un contexte dont on parle peu: depuis 1890, le taux d’endettement brut du canton a oscillé entre 7% et 25% du PIB au début de ce siècle; il se situe aujourd’hui à un niveau bas, historiquement inédit, de 3,3% du PIB (2024). Si l’on prend l’endettement net, beaucoup plus significatif que la dette brute, la situation est encore meilleure. Vaud a une fortune nette de 4,1% du PIB, alors que l’Union européenne a une dette nette de 75%, la Grande-Bretagne de 94% et les USA de 97%. Jamais, en plus de cent trente ans ans, le canton ne s’est trouvé dans une situation financière aussi favorable. Non seulement il n’y a pas de crise des finances publiques, mais ces dernières sont idylliques.

Si la situation est si favorable, comment expliquer que le Conseil d’État présente un budget d’austérité?

Parce que ce budget prépare le terrain. Il crée l’idée d’une crise fictive pour légitimer des mesures d’austérité (baisse des prestations, attaques sur les subsides LAMal, pressions sur les salaires) avant même que la droite patronale n’impose, via son initiative populaire cantonale, une baisse d’impôts de 12 % qui provoquerait, elle, un déficit encore plus massif.

C’est donc un plan d’austérité préventif, construit sur un cadrage comptable discutable, et destiné à restreindre le périmètre de l’action publique. Historiquement, c’est exactement le mécanisme observé dans le reste de la Suisse ou dans d’autres pays depuis le tournant néolibéral des années 1980: on crée artificiellement des déficits pour justifier une diminution des dépenses qui ne sont pas directement utiles à la classe possédante.

L’exécutif explique pourtant que l’augmentation des charges ces dernières années, notamment en raison de la crise ukrainienne, est la principale coupable.

Ces éléments existent, mais le débat est faussé car, ici aussi, on ne contextualise pas avec les chiffres structurants. Si l’on prend les dépenses cantonales par habitant·e en termes réels (corrigés de l’inflation), elles n’ont augmenté que d’environ 1% par an en moyenne depuis 2005, selon mes calculs. Et surtout, si l’on rapporte ces dépenses au PIB cantonal, seule mesure pertinente, on passe de 16,2% du PIB en 2005 à 16,9% en 2024. Une quasi-stagnation! Rien qui ressemble à une explosion incontrôlée des charges, mais une évolution en lien avec la démographie du canton et son économie.

«Rien ne justifie un tel alarmisme pour 300 millions de déficit sur un budget dépassant les 12 milliards» Sébastien Guex

Le problème n’est donc pas une augmentation inconsidérée des dépenses, mais un choix politique qui consiste à ne considérer que les déséquilibres de court terme, en ignorant les tendances lourdes. En mettant le projecteur sur le rôle des charges dans l’apparition récente d’un déficit, le Conseil d’Etat veut surtout éviter de parler de l’évolution au long cours des recettes fiscales, qui joue pourtant un rôle central.

C’est-à-dire?

Depuis 2006-2007, Vaud a multiplié les baisses fiscales via une quinzaine de mesures qui, cumulées, représentent un manque à gagner annuel de plusieurs centaines de millions dans les caisses de l’État, selon mes estimations. Bien plus que le déficit 2026 actuel.

C’est surtout pour les entreprises, les personnes morales, que les impôts ont été massivement baissés. Du côté de la fiscalité des personnes, surtout à hauts revenus, les autorités ont multiplié les petites mesures qui paraissent minimes individuellement, mais qui cumulées, représentent une perte de recettes d’au moins 200 millions aujourd’hui… Sans compter le bouclier fiscal pour les plus riches, appliqué de manière non conforme à la loi durant une dizaine d’années: encore un manque à gagner estimé à au moins 40 millions par année, soit un préjudice de près d’un demi-milliard sur la période.

Les mêmes qui ont organisé cette baisse structurelle des recettes dénoncent aujourd’hui un déficit… dont ils et elles sont largement responsables. C’est une classique «politique des caisses vides».

Le gouvernement doit néanmoins respecter le «petit équilibre», qui limite constitutionnellement le déficit. Cela ne l’oblige-t-il pas à prendre des mesures d’économie?

Le petit équilibre n’est pas une donnée naturelle: c’est un choix politique, tel qu’on l’a vu en Allemagne avec son frein à l’endettement… d’ailleurs aujourd’hui suspendu temporairement chez nos voisins, contrairement à ici.

Dans le cas vaudois, le respect du petit équilibre en 2026 se joue à 200 000 francs près… dans un budget de 12,6 milliards. C’est l’exemple parfait d’un fétichisme comptable: une règle rigide qui ôte au parle-ment une partie de sa capacité démocratique à décider en accord avec les besoins de sa population, alors même que plus de vingt mille personnes manifestent à de multiples reprises dans la rue.

Le Conseil d’État déclare avoir puisé 493 millions de francs dans la fortune de l’État pour couvrir le déficit courant. Pourquoi n’a-t-il pas puisé 600 ou 700 millions, puisque sa seule fortune financière s’élève à 5 milliards de francs? La situation financière du canton ne justifie en rien ce budget d’austérité: sa seule justification est politique.

Le Courrier, 

0 commentaire à “L’austérité politique, pas financière”


  1. Aucun commentaire


Bad Behavior has blocked 846 access attempts in the last 7 days.