Il ne suffit pas de regarder les chiffres pour comprendre le chômage. Parce que les chiffres officiels sont souvent des simulacres, parce que l’unité statistique n’indique rien sur l’être humain qui la sous-tend, parce que les effets boule de neige sont très nombreux.
La statistique du chômage du Seco (Secrétariat à l’économie) indique, pour 2024 et selon sa propre méthode de calcul, un taux de chômage de 2,4%, tandis que celle de l’Office fédéral de la statistique (OFS), qui reprend la méthode de calcul du Bureau international du travail (BIT), indique presque le double, 4,3% (1). Le premier ne prend en compte que les chômeurs-euses inscrit-e-s aux Offices régionaux de placement (ORP), le second dénombre tou-te-s les chômeurs-euses inscrit-e-s ou non.
Car de nombreux-euses chômeurs-euses n’ont pas le droit aux indemnités et, de ce fait, bien que pouvant s’inscrire aux ORP, ils-elles ne le font pas. À ces personnes s’ajoutent celles arrivées en fin de droits qui ont touché le maximum des allocations chômage possible et sont donc «sorties» du chômage, selon le Seco. Or, qu’elles soient ou non inscrites à l’aide sociale, une grande partie d’entre elles continue à être au chômage et à chercher du travail (2).
LES CHIFFRES. Au 2e trimestre 2025 (3), la Suisse compte 237 000 personnes au chômage, selon la définition du BIT, 34 000 de plus qu’au 2 e trimestre 2024; ce qui représente 4,6% de la population active, pour 4% en 2024. En 2024, le chômage au sens du BIT touche davantage les femmes (taux de 4,6%) que les hommes (4,1%) et les personnes de nationalité étrangère (7,5%) plus que les Suisses (3,1%). Les jeunes (15-24 ans) sont aussi bien plus concerné-e-s (8,2%) que les autres groupes d’âge (25-39 ans: 4,6%; 40-54 ans: 3,6%, 55-64 ans: 3,4%).
En examinant les choses de plus près pour ces trois derniers groupes d’âge, les pourcentages sont caricaturalement logiques et démonstratifs de la loi de la jungle qui sévit sur le marché du travail.
DERRIÈRE LES CHIFFRES. Pour les jeunes de 25 à 39 ans jouent les difficultés à entrer sur le marché du travail du fait de la tyrannie du manque d’années d’expérience, de l’importance des stages divers (ORP ou non) ou des semestres de motivation par l’ORP, tous non payés ou gratifiés d’une petite indemnité ou payés au lance-pierre. Les jeunes sont aussi les premiers-ères licencié-e-s car ils-elles ont le moins de pratique (encore l’expérience). L’État rejette ainsi la charge financière sur les familles.
En ce qui concerne les plus âgé-e-s, de 55 à 64 ans, les patrons ne s’en débarrassent pas trop facilement du fait de leur expérience et de la pression qui pèse sur eux-elles, vu qu’ils-elles sont contraint-e-s de s’accrocher juste avant la retraite. Paradoxalement, ils-elles peuvent être considéré-e-s comme étant trop attaché-e-s à leurs habitudes et donc peu adaptables (4). Leur taux de chômage est comparativement bas, de 3,4%, mais 3 fois plus élevé pour les étrangers-ères (7,5%) que pour les Suisses (2,5%).
Quant aux personnes d’âge moyen, de 40 à 54 ans, ce sont probablement les plus investies professionnellement, elles ont plus d’expérience que les jeunes, c’est la tranche d’âge sur laquelle un patron projette et investit. Avec des situations diverses selon les sous-groupes de cette tranche d’âge.
En ce qui concerne les hommes, ils sont souvent prêts à d’importants compromis, y compris les plus frustrants et fragilisant pour leur vie familiale ou sociale, pour (espérer) assurer leur carrière ou simplement leur emploi. Ils sont ainsi moins sujets à licenciement.
Les femmes de cette tranche d’âge ont la charge de travail domestique familial non rémunéré la plus lourde – elles en assurent près de deux tiers (5) –, elles sont, par là même, considérées comme moins «fiables» et moins «flexibles» par l’employeur qui feint d’ignorer le travail d’éducation et de soutien des membres de la famille. Sans surprise, le taux de chômage des mères (mariage ou partenariat) avec enfants de moins de 25 ans s’élève presque au double de celui des pères qui est à 2,5% (6). En outre, 60% des femmes travaillent à temps partiel, pour 21% des hommes (7). Autant de facteurs induisant le fait qu’elles sont plus facilement licenciables.
Les étrangers-ères sont aussi davantage victimes de licenciement, en partie du fait de la xénophobie ambiante, en partie du fait de la différence des niveaux de formation, en partie aussi du fait des incertitudes liées à certains permis de travail.
Les statistiques permettent d’illustrer tout cela de manière, encore une fois, caricaturalement logique. Si le taux de chômage de cette tranche d’âge (40 à 54 ans) est de 3,6%, il est de 2,1% pour les femmes et hommes suisses et 3 fois plus élevé (6,5%) pour les étrangers-ères. Du point de vue du sexe, le taux est globalement de 3,2% pour les hommes et 4% pour les femmes, il passe à 1,8% pour les hommes suisses et 2,5% pour les femmes suisses, tandis qu’il se monte à 8,3% pour les hommes étrangers et 7,5% pour les femmes étrangères.
AU-DELÀ DES CHIFFRES. Tout cela est alourdi et compliqué par plusieurs facteurs liés au fait que, plus qu’une assurance sociale, le chômage est une course d’obstacles destinée à casser les «prétentions» professionnelles et salariales. Prétentions signifiant ici le besoin de trouver un nouvel emploi après licenciement en maintenant un niveau similaire de salaire, de qualification, de distance kilométrique. Ces nombreux facteurs (multiples sous-catégories des ayants droit aux indemnités chômage et de leur durée, montant des indemnités chômage, omniprésence d’un système de sanctions sadique et kafkaïen, existence de la redoutable arme de pression des conditions d’acceptabilité – définition du «travail convenable» de la Loi sur l’assurance chômage – pour un travail imposé au chômeur et ainsi rendre obligatoire l’inacceptable) seront examinés
dans le prochain article, étant entendu que ce ne sont pas les seuls obstacles.
Nous nous abstenons d’entrer ici en matière sur le niveau de dureté de la caisse de chômage, sur la crainte du-de la chômeur-euse à faire valoir ses droits, ainsi que sur le degré de rigidité de l’employé-e responsable du dossier, qui sont de vraies questions. Sans parler de l’opprobre jeté par la morale dominante capitaliste, selon laquelle on «tombe» ou on «se complaît» au chômage.
Si l’on considère: ◼ que, au total, entre 2015 et 2024, il y a eu 2 263 000 chômeurs-euses statistiques, selon l’OFS (ce qui ne signifie pas nécessairement autant de personnes physiques);
◼ et que, par exemple, en 2023 et 2024, le chômage a duré en moyenne 176 jours 8, alors on comprend mieux la pression énorme qu’exerce la peur du chômage sur l’écrasante majorité des salarié-e-s.
Et donc leurs aptitudes à faire d’énormes concessions à l’employeur, sur les horaires et heures supplémentaires, sur le travail non rémunéré, sur la discrétion (devoir de réserve), etc.
Il est clair que le chômage sévit avec de grands écarts selon les catégories et que les victimes privilégiées sont les personnes de 45 ans ou plus, celles avec une faible formation, celles de nationalité étrangère, les femmes et les personnes seules, surtout celles avec enfants (9). Mais on peut aussi affirmer que la totalité de ces catégories constitue une très grande part du monde du travail. Et que cette peur est d’autant plus répandue que les chômeurs-euses ont des familles qui vivent avec leurs problèmes, des ami-e-s qui connaissent leurs problèmes, ce qui démultiplie la présence du spectre du chômage.
Il faut aussi tenir compte de deux facteurs. Premièrement, les personnes arrivées en fin de droits sont plus de 300 000 ces dix dernières années (10). Deuxièmement, de manière générale mais davantage pour les fins de droits, lorsqu’un nouvel emploi est trouvé, il est plus précaire (temporaire, durée déterminée, sur appel, temps partiel) et il est affecté d’un salaire moindre (11). Et les postes de cadres ne sont pas épargnés (12). ◼
(1) Bernhard Weber, Chômage: des taux différents selon les statistiques, La Vie économique, 8 juillet 2024. Sans nous attarder ici sur les différences régionales, précisons que la Suisse centrale et orientale connaît des taux de 2,7%, la région lémanique de 7,2%.
(2) Cf. Seco, Rapport 2020 sur le chômage de longue durée.
(3) OFS, Chômeurs au sens du BIT, tableaux T 03.03.01.01 & T 03.03.01.02 & T 03.03.01.03 & T 03.03.01.04.
(4) Ce paradoxe se retrouve dans le fait que le taux de chômage (Seco) des 50 à 64 ans est peu élevé comparativement aux autres groupes, tandis que 20% des chômeurs-euses de 50 à 64 ans sont des chômeurs-euses de longue durée (Seco, La situation sur le marché du travail en
décembre 2024).
(5) OFS, Enquête ESPA, 2024, résultats sur Swiss Stats Explorer (https://stats.swiss).
(6) OFS, Taux de chômage au sens du BIT, tableau su-f-01.07.05.05.
(7) OFS, Indicateurs du marché du travail 2025.
(8) OFS, Chômeurs au sens du BIT selon le sexe, la nationalité et les groupes d’âges – Moyennes annuelles, en milliers, tableau T 03.03.01.01; Seco, La situation sur le marché du travail en septembre 2024.
(9) OFS, Situation des personnes arrivées en fin de droits, 2024.
(10) Selon l’OFS (cf. note précédente), de 2014 à 2018, 36 900 personnes par an arrivent en moyenne en fin de droits (fin des indemnités chômage), et de 2019 à 2023, ce sont 25 000 par an. Cela fait 309 500, sachant que cela ne signifie pas nécessairement autant de personnes physiques.
(11) Cf. note 9.
(12) Matteo Antonini, Le chômage et ses effets à moyen et long terme, Lives Impact, Unil, septembre 2018.
Services publics SSP, novembre 2025, Dario Lopreno

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