«La retraite avant l’arthrite»

A Lausanne, une manifestation de colère a accueilli Alain Berset venu défendre la réforme AVS 21. Les femmes de gauche multiplient les actions pour tenter de faire pencher la balance vers le non.
Près de 500 personnes se sont rassemblées lundi devant le Musée cantonal des Beaux-Arts à Lausanne où Alain Berset était attendu pour une conférence sur la réforme AVS 21.

Invité par la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie, le conseiller fédéral socialiste ne s’est pas confronté aux protestataires – en majorité des femmes, soutenues par leurs alliés masculins – venu·es signifier leur colère. Le bruit courait qu’il s’était introduit dans le bâtiment par une autre porte. Un comité unitaire contre la réforme de l’AVS composé de syndicats, de partis politiques de gauche et des différentes délégations cantonales de la Grève féministe l’attendait pourtant de pied ferme à l’entrée du musée.

Slogans et chants ont rythmé la mobilisation: «On est là, on est là, même si Berset ne veut pas, nous on est là, pour des retraites solidaires, l’indexation des salaires, même si Berset ne veut, pas nous on est là», «la retraite avant l’arthrite», «nous sommes rouges, rouges, rouges de colère contre les fossoyeurs de nos retraites». Des messages adressés au conseiller fédéral étaient aussi relayés sur des pancartes comme «Berset, on veut bien ta rente, mais pas ta réforme». Se rendant à la conférence, une femme a interrompu un discours en lançant «une année de salaire en plus!». Elle s’est fait huer.

«Retour à l’expéditeur»

Un lancer d’avions en papier a eu lieu pour signifier «un retour du paquet Berset à l’expéditeur». Au micro, les organisatrices ont rappelé les finances saines de l’AVS, soulignant que «toutes les prévisions alarmistes se sont révélées fausses», que le projet «caché» de cette réforme est la levée de l’âge de la retraite pour toutes et tous. Elles ont critiqué la hausse de la TVA, un impôt «antisocial», surtout en période d’inflation. Le comité unitaire a aussi relevé qu’en cas de besoin, d’autres mesures existent pour assainir l’AVS: l’instauration d’une égalité salariale, le recours aux bénéfices de la Banque nationale ou encore la taxation des dividendes des actionnaires. Enfin, elles ont souligné l’importance de la mobilisation. «Chaque voix compte», ont-elles conclu.

«Il s’agit aussi de solliciter les hommes pour qu’ils persuadent leurs pairs» Michela Bovolenta

La votation sera serrée. Selon le deuxième sondage de Tamedia et 20 Minutes, publié le 31 août, la réforme serait approuvée à 52% (64% selon le sondage SSR du 19 août). Les dernières données confirment un fossé important entre les intentions des hommes et des femmes (70% d’approbation pour les premiers, 63% de rejet pour les secondes).

Les femmes de gauche multiplient les actions pour tenter de faire pencher la balance vers le non. La Grève féministe s’est fendue d’une lettre ouverte aux hommes, signée par cinquante-huit femmes de milieux différents, publiée sur les réseaux sociaux. «Le but est qu’elle circule, que les femmes ouvrent la discussion avec les hommes qui les entourent pour les convaincre de voter non.

Il s’agit aussi de solliciter les hommes pour qu’ils persuadent leurs pairs», souligne Michela Bovolenta, pour la Grève féministe. La semaine dernière, la conseillère nationale socialiste Ada Marra interpellait aussi les hommes sur les réseaux avec un message largement partagé intitulé «Et si on arrêtait de jouer aux gros machos?» Elle y mentionne les salaires inférieurs des femmes à compétence égale, les taux de travail réduits pour élever les enfants, le travail de soin non reconnu, les retraites plus faibles. «Alors Messieurs, écoutez-nous. L’égalité ne passe pas par l’augmentation de l’âge de la retraite des femmes. C’est simplement une injustice supplémentaire», conclut-elle. Contactée, elle juge que ce fossé exceptionnel d’intentions de vote entre hommes et femmes se rapproche des votations sur le droit de vote des femmes, où les hommes décidaient du sort de leurs congénères. A ceci près que les femmes peuvent cette fois faire pencher la balance.

Mettre les bouchées doubles

L’Union syndicale suisse (USS) met également les bouchées doubles pour les dernières semaines de campagne. Et le camp du non n’hésite plus à mettre en avant l’argument du porte-monnaie. La crise énergétique et ses conséquences financières pourraient d’ailleurs faire progresser le rejet de la réforme. «Beaucoup de gens découvrent seulement maintenant que la réforme prévoit aussi une hausse de la TVA de 0,4 point», relève Benoît Gaillard, porte-parole. Alors que le coût de la vie augmente, que les primes d’assurance-maladie devraient faire un bond de 10%, les citoyen·nes pourraient être réticent·es à toucher à la TVA.

«Une hausse de 0,4 point correspond à 1,4 milliard de francs par année. Chaque nouvelle annonce économique renforce le non. Les gens commencent à comprendre qu’il y a maldonne», renchérit Pierre-Yves Maillard, président de l’USS. Concernant l’augmentation de l’âge de la retraite, il relève que les femmes qui souhaitent travailler jusqu’à 65 ans le pourront toujours et amélioreront ainsi leurs rentes. «Les femmes avec de bons revenus ne doivent pas forcer celles qui ont des métiers pénibles à travailler plus longtemps», ajoute-t-il.

La faîtière Alliance F, organisation non partisane qui se définit comme «la voix des femmes en politique suisse», a laissé la liberté de vote. Comment réagit-elle face à la différence d’intentions entre hommes et femmes? «Je comprends la colère, mais j’appelle au pragmatisme. Personne n’aura moins de rente. Et des progrès pour les femmes ont eu lieu ces dernières années, notamment avec la révision de la loi sur l’égalité», plaide la libérale radicale Claudine Esseiva, membre du comité, en précisant que la faîtière réunit des avis divergents. La députée bernoise rappelle aussi que le fossé est avant tout partisan. «La gauche a un autre agenda politique. Elle veut augmenter les rentes, et ce n’est pas réalisable», conclut-elle.
5 septembre 2022, Selver Kabacalman, Sophie Dupont

Quand travailler tue
5 septembre 2022, Eva Lombardo

A trois semaines de la votation fédérale, des pierres tombales en carton se sont dressées contre AVS 21, ce lundi en fin de matinée, au cœur du parc Saint-Jean, à Genève. On pouvait notamment y lire l’épitaphe de Teresa, «décédée à 64 ans d’une bronchite obstructive». Une histoire fictive, certes, mais visant à dénoncer les potentielles conséquences de la réforme sur la santé de certaines femmes.
Plusieurs femmes ont témoigné de leurs conditions de travail dans les secteurs de la santé, de la vente et de l’hôtellerie.

L’action était orchestrée par le Syndicat interprofessionnel des travailleuses et travailleurs (SIT). «Les métiers dits féminins sont des métiers qui usent physiquement. AVS 21 ignore complètement la pénibilité du travail des femmes», a rappelé Anne Fritz, membre du SIT. D’après la syndicaliste, plus d’une femme sur quatre risque des maladies ou des accidents liés à sa profession.

Plusieurs femmes ont témoigné de leurs conditions de travail dans les secteurs de la santé, de la vente et de l’hôtellerie. «Etre femme de chambre, c’est très pénible. Entre les produits toxiques, l’arthrose, le mal de dos… Si on travaillait jusqu’à 65 ans, ça m’étonnerait que qui que ce soit les atteigne en bonne santé», a expliqué Olga, 62 ans.

«Si on travaillait jusqu’à 65 ans, ça m’étonnerait que qui que ce soit les atteigne en bonne santé» Olga

Du côté des professions des soins, majoritairement occupées par des femmes, la situation est également critiquée. «Depuis le Covid, les autorités se gargarisent du terme ‘métier nécessaire’, mais nous n’avons vu aucun changement. Il est absolument ridicule que notre métier nous rende malade», a souligné Geneviève, une infirmière de 53 ans.

En attendant les résultats du vote le 25 septembre prochain, les travailleuses ont terminé en enterrant symboliquement AVS 21 au pied du bâtiment de la Fédération patronale des entreprises romandes.

Le Courrier

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