L’accord avec le Mercosur menacé

L’Argentin Oscar Laborde, président du parlement du Mercosur, dit son opposition aux accords de libre-échange négociés avec l’UE et la Suisse. Les élus argentins pourraient couler le texte. Trop favorable aux agroexportateurs, le projet d’accord commercial entre le Mercosur et la Suisse est remis en question en Argentine.

Libre-échange

Trop favorables aux agroexportateurs et négociés sans participation sociale ni parlementaire, les projets de traités de libre-échange transatlantiques devraient être rejetés par le nouveau législatif argentin, si l’on en croit Oscar Laborde. Dans un entretien au Courrier, l’élu argentin, tout nouveau président du parlement du Mercosur (Brésil, Uruguay, Paraguay, Argentine), exige une refonte des deux textes, vers moins de dérégulation et davantage de coopération.

Négociés durant le mandat du libéral Mauricio Macri (2015-2019), ces accords commerciaux avec l’Union européenne et avec l’Association européenne de libre-échange (Islande, Liechtenstein, Norvège, Suisse) devaient s’appuyer sur une fenêtre à nouveau favorable au néolibéralisme dans le Cône Sud. Le Brésil, l’autre grand du Mercosur, est en effet repassé à droite depuis le renversement de Dilma Roussef en 2016. Mais le retour au pouvoir des péronistes à Buenos Aires a bouleversé la donne.

Au service de l’agrobusiness

«Le modèle qui présidait lors des négociations mettait l’accent sur l’exportation agricole et ne s’est jamais préoccupé de trouver un équilibre entre les secteurs», se plaint M. Laborde. Qui ajoute un autre contentieux: «Le précédent gouvernement avait une vision politique et idéologique alignée sur celle des Etats-Unis. Notre majorité défend un monde multipolaire, avec un pôle latino-américain fort, qui traite tous ses partenaires à égalité.»

L’ancien maire d’Avellaneda et directeur de l’Institut d’études latino-américaines (IDEAL), rattaché à la Centrale des travailleurs argentins (CTA), trace une double ligne rouge: «Notre capacité à relancer la production nationale, avec des salaires corrects, et l’intensification du commerce régional, ce sont les points clés de notre projet.»

Coopérer plutôt qu’échanger

De fait, «plus que le libre-échange, ce que nous devons promouvoir, c’est la coopération». Car celle-ci offre une «vision plus complète», elle permet aux pouvoirs publics de définir des priorités, d’évaluer ce qu’il est souhaitable de développer, d’importer ou d’exporter.

Des prérogatives qui impliquent «une analyse rigoureuse, zone par zone et produit par produit». «En ce sens, il est inadmissible que le gouvernement précédent n’ait effectué aucune simulation quant à l’impact de l’accord. Tous les pays européens ont fait ces projections sur cinq ou dix ans. C’est élémentaire!»

Culture du secret

Elu au Parlasur depuis 2016, Oscar Laborde a été témoin de la «culture du secret, suspecte et injustifiée» du précédent gouvernement. «Nous n’avions pas d’informations précises sur le contenu du document en cours de négociation, les législateurs argentins non plus. La plupart des hommes d’affaires et des syndicats ont été exclus de sa préparation», souligne-t-il.

Fait étonnant, les rares informations glanées l’ont été «de nos pairs européens». A l’instar des «syndicalistes argentins [qui] devaient s’informer auprès des centrales européennes de ce qui était discuté».

La logique du gouvernement Macri était d’imposer des textes, sans permettre leur amendement. Un procédé «inconcevable», réagit Oscar Laborde, qui prédit leur échec «certain» devant le parlement argentin. «Il est nécessaire de les ouvrir à nouveau, de les étudier et de les connaître en profondeur pour savoir s’il est possible et nécessaire de les amender et dans quels domaines.»

Un accord pour la réélection

D’autant qu’un sentiment de bâclage s’est vite installé à la suite de l’annonce intempestive de l’accord avec l’UE à fin juin 2019. A quelques semaines d’élections primaires cruciales, le président Macri, impopulaire, empêtré dans une crise économique aiguë, avait un impérieux besoin de retourner l’opinion. En somme, «pour Mauricio Macri, mieux valait un mauvais accord que pas d’accord du tout».

Réalisée en marge du G20 au Japon, l’annonce avait un côté «pathétique», selon Oscar Laborde. Le texte, qui n’était même pas traduit vers espagnol, n’avait pas obtenu l’approbation de plusieurs organes techniques. Pis: l’accord a été présenté comme définitivement scellé et sur le point d’être mis en œuvre, alors qu’il n’avait pas l’approbation des parlements des pays membres du Mercosur et de leurs homologues européens.

Or, «nous constatons aujourd’hui que plusieurs pays de l’UE ont, comme nous, des doutes et d’importantes questions sur ce document», remarque-t-il. Le texte vient même d’être rejeté par le parlement régional wallon sans le blanc-seing duquel la Belgique ne peut le mettre en œuvre. Quant à son petit frère négocié avec l’AELE, il est suspendu au lancement d’un probable référendum en Suisse.

Nouvel accord

Pour Oscar Laborde, ces échecs programmés permettront de mieux rebondir. «Nous pensons qu’il est nécessaire de négocier, tant avec l’Europe qu’avec les différents pôles mondiaux, mais en connaissant les contenus, en les discutant, en permettant à chacun de faire ses propres calculs et en veillant à ce que la souveraineté des autres soit pleinement respectée», insiste le président du Parlasur, en guise de conclusion.

L’intégration… malgré Bolsonaro

Lors de la deuxième semaine de février, le conseil d’administration du Parlasur se réunira à Buenos Aires, sous la direction de son président, Oscar Laborde. Le nouveau ministre argentin des Affaires étrangères, Felipe Solá, a promis de participer à la réunion. Fin décembre, il s’était réuni avec les députés du Parlasur et avait réitéré que, pour le nouveau gouvernement, il s’agit d’un organe «prépondérant».

Cette position marque un changement substantiel. Pendant les quatre années de l’administration de Mauricio Macri, les législateurs du Parlasur et l’organisme régional lui-même ont été pratiquement ignorés. Faisant fi d’une obligation légale, M. Macri n’avait pas inclus l’élection des députés argentins au Parlasur dans le processus électoral de 2019. L’organe régional avait donc dû prolonger le mandat des députés argentins en 2015.

Oscar Laborde, acteur clé dans la construction des relations régionales de l’Argentine, aura un grand défi à relever: assurer le fonctionnement et le dynamisme du Parlasur. Il aura également pour tâche de promouvoir la politique d’intégration voulue par le président argentin, Alberto Fernández, radicalement opposée à celle de son homologue brésilien, Jair Bolsonaro. Oscar Laborde souligne aussi la volonté de M. Fernández de renforcer les relations avec le Mexique afin «de ne pas rester isolé… ou enfermé dans un conflit sud-américain avec le Brésil».

Enfin, M. Laborde affirme l’importance de la Communauté des Etats d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC), qui comprend trente-trois nations (l’ensemble de l’Organisation des Etats américains, sauf les Etats-Unis et le Canada, mais avec Cuba) comme «cadre naturel d’association continentale».

La décision du Brésil à la mi-janvier de cette année de suspendre sa participation au CELAC «est une façon de boycotter tout ce qui pourrait signifier une politique continentale inclusive et souveraine», regrette M. Laborde. SFI

*Collaboration: BPZ Traduction: Rosemarie Fournier

Le Courrier, 3 février 2020, Sergio Ferrari

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