Il ne faut pas en faire tout un fromage

De retour d’Amérique du Sud, le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann prêche le libre-échange. Johann Schneider-Ammann juge pleinement réussie» son «expédition» en Amérique du Sud, dans les pays du Mercosur.

«Une expédition», c’est ainsi que Johann Schneider-Ammann a qualifié mardi son périple de sept jours (du 29 avril au 5 mai) en Amérique du Sud, en compagnie d’une cinquantaine de représentants des milieux politiques, économiques et académiques. Et l’explorateur la juge «pleinement réussie»: il a en tout cas renforcé sa conviction de signer au plus vite un accord de libre-échange avec les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay). C’est un marché de 260 millions de consommateurs, avec un fort potentiel de croissance, qui s’ouvrirait ainsi davantage à l’industrie d’exportation suisse.

C’est le grand dossier du moment du ministre de l’Economie. S’il met la compresse en vue d’un tel accord, c’est qu’en parallèle l’Union européenne est à bout touchant dans ses négociations en vue d’un accord similaire. Et avec des taxes douanières pouvant s’élever jusqu’à 35% dans ces pays, la compétitivité de l’industrie suisse face à ses concurrents européens se retrouverait fortement pénalisée si l’UE conclut un accord de libre-échange et la Suisse non.

La pierre agricole

L’économie helvétique exporte déjà pour 2,8 milliards de francs par an dans les pays du Mercosur. L’espoir, en cas d’accord, est de doubler ce montant dans les cinq ans.

Principale pierre d’achoppement dans ces négociations, le volet agricole, avec la crainte que le marché suisse ne se retrouve inondé de bœuf argentin et de poulet brésilien. En froid avec Johann Schneider-Ammann, l’Union suisse des paysans (USP) a boudé le voyage. Mais le Bernois a pris sur son porte-bagages quelques représentants des milieux agricoles et de l’industrie de transformation.

Parmi eux, le conseiller national Andreas Aebi (udc, BE), qui préside la Communauté de travail des éleveurs bovins suisses, se veut plutôt rassurant. A condition de fixer des lignes rouges à ne pas franchir, un tel accord pourrait être acceptable pour l’agriculture suisse, selon lui.
D’après les derniers chiffres avancés, l’UE serait en train de proposer des contingents supplémentaires à hauteur de 99 000 tonnes pour la viande de bœuf en provenance du Mercosur. Rapporté au marché suisse, cela représenterait environ 1800 tonnes. «Je ne dis pas que ce sont des cacahuètes, mais cela me paraît supportable», commente Andreas Aebi.

Du côté de l’USP, on demande que ces importations supplémentaires soient incluses dans les contingents d’importation que l’OMC (Organisation mondiale du commerce) autorise à la Suisse. Autrement dit, l’USP veut qu’en contrepartie, on importe moins de viande d’autres pays, afin de préserver la production indigène.

Ministre jurassien de l’Economie et de l’agriculture, Jacques Gerber était aussi du voyage: «Le Jura concentre la problématique nationale, avec d’un côté le secteur de l’industrie des machines et de l’horlogerie, où deux francs sur trois sont gagnés à l’étranger, et de l’autre un secteur agricole encore fort.»

Viande sans hormones

Le libéral-radical affiche de la compréhension pour les craintes paysannes: «Le Mercosur a la capacité de fournir en viande la Suisse du jour au lendemain. C’est pourquoi l’accord de libre-échange doit prévoir des contingents qui rendent impossible une déferlante de viande sud-américaine sur nos étals.»

Et Jacques Gerber de tordre le cou à un cliché bien répandu: «Dans ces quatre pays, l’utilisation d’hormones est totalement interdite et, en Uruguay, la traçabilité de la viande est même plus sévère qu’en Suisse.» C’est un point qui réjouit aussi tout particulièrement la conseillère nationale vert’libérale Kathrin Bertschy (BE): «J’ai l’impression que ces pays vont dans la bonne direction en matière de durabilité.»

Johann Schneider-Ammann n’a pas manqué non plus de souligner qu’un accord de libre-échange pouvait aussi constituer une chance pour l’agriculture suisse, notamment pour ses produits transformés. Dans sa besace, il y avait d’ailleurs des représentants de Cremo, Emmi et Fenaco, ainsi que Philippe Bardet, directeur de l’Interprofession du Gruyère.

Des labels à protéger

Pour ce produit d’exportation emblématique, les quatre pays du Mercosur sont encore à défricher. Sur les 12 000 tonnes de Gruyère consommées à travers le monde, seules 3 tonnes le sont au Brésil, où des barrières administratives lui sont encore posées. Quant aux consommateurs argentins, uruguayens et paraguayens, ils sont privés de Gruyère.

Cela pourrait changer: «C’est un marché qui a un certain potentiel, reconnaît Philippe Bardet, avec des gens qui sont consommateurs de fromages et une couche de la population qui bénéficie d’un certain pouvoir d’achat.» Mais avant cela, il s’agit de protéger les labels: «Il y a tout plein de descendants d’expatriés suisses dans ces pays-là qui ont appelé leur fromage gruyère, sbrinz ou emmental.» Cette question-là est d’ailleurs l’un des enjeux des négociations en cours. LA LIBERTÉ

Le Courrier, 9 mai 2018, Philippe Castella

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