Monnaie pleine, «c’est plus de sécurité»

L’initiative aurait beaucoup d’avantages, affirme l’un des rares économistes à la soutenir ouvertement. Banquier d’affaires à la retraite, Christian Gomez estime que l’initiative Monnaie pleine va accroître la sécurité et l’efficacité de l’économie.

Rares sont les économistes et professionnels de la finance à soutenir ouvertement l’initiative Monnaie pleine soumise au peuple le 10 juin. Il est vrai que le texte préconise de priver les banques commerciales de la faculté d’émettre de la monnaie et de remettre cette compétence exclusivement à la BNS. Banquier d’affaires à la retraite, Christian Gomez est l’un des rares experts à monter au créneau.

Que vise l’initiative?

Christian Gomez: Le but principal est d’accroître la sécurité et l’efficacité de l’économie. Cette réforme permettrait d’éradiquer les crises et de réguler de manière infiniment plus précise l’évolution de la conjoncture. Elle entraîne une déconnexion entre le circuit des paiements et celui du crédit tout en améliorant l’efficacité du marché des fonds prêtables. Ces derniers seront régulés par des taux d’intérêt véritablement représentatifs de l’équilibre entre l’épargne et l’investissement. Enfin, il y a une part d’équité: est-il normal que les banques commerciales bénéficient d’une rente (l’émission de monnaie par l’octroi des crédits, ndlr)? Elle doit être rendue au peuple.

La Suisse, qui a peu souffert de la crise financière, a-t-elle besoin d’une mesure aussi radicale?

Que se serait-il passé si le Conseil fédéral n’avait pas apporté sa garantie à UBS en 2008? Si la grande banque avait fait faillite, l’ensemble de l’économie suisse aurait plongé. Dans un système monnaie pleine, tout le système des paiements aurait été immunisé et le problème d’UBS aurait pu être circonvenu sans porter atteinte au reste de l’économie suisse. La BNS et la Confédération auraient eu une capacité de manœuvre incomparable par rapport à ce qu’elle a été.

Les autorités ont pris un risque certes, mais n’ont-elles pas réalisé un bénéfice?

Oui, grâce à la remontée des prix des actifs risqués que la BNS avait repris à son compte. Une remontée permise par l’inondation de liquidités par les banques centrales, qui a fait plonger les taux d’intérêt. Ce que vous appelez des bénéfices a donc été payé par les épargnants et les fonds de retraite qui ont vu plonger les rendements de leur épargne, et donc leurs revenus.

«L’initiative demande à la BNS de créer une cryptomonnaie, un billet de banque électronique.» Christian Gomez

L’initiative veut donner plus de prérogatives à la BNS. Est-ce nécessaire?

Monnaie et crédit sont donc deux choses assez indépendantes l’une par rapport à l’autre. La réforme Monnaie pleine ne vise qu’à réaménager la circulation des flux monétaires dans l’économie. La mission première de la BNS n’est pas d’accorder des crédits mais d’assurer la progression des revenus nominaux. Ce sont ces derniers qui génèrent l’épargne. Les crédits, pour leur part, sont permis par l’épargne. Il revient à nous tous d’alimenter ce système mettant de l’argent de côté afin de financer la croissance économique.

Une telle concentration de pouvoirs n’est-elle pas source de nouveaux risques?

Les dirigeants de la BNS auront beaucoup plus de responsabilités qu’aujourd’hui. Mais ils pourront utiliser des instruments de politique monétaire bien plus précis que ceux à leur disposition actuellement.

La BNS reproche aux initiants de chercher à rétablir un mode de pilotage de la croissance de monnaie qu’elle a abandonné il y a 19 ans. Que lui répondez-vous?

La politique actuelle de la BNS est porteuse de sérieux risques de crise. Avec ses intérêts négatifs, elle tente de pousser les prix à la hausse. Le problème, c’est que les prix qui montent ne sont pas les bons: ce sont ceux des actifs (immobilier, actions, etc.) alors que ce sont les prix à la consommation qui devraient monter.

Les opposants à votre initiative affirment que le crédit sera plus cher. Ont-ils raison?

Il n’y a pas de raison pour que les coûts du crédit s’élèvent car l’épargne est surabondante en Suisse. Ceux qui affirment que le crédit va manquer se trompent! Par ailleurs, la réforme poussera les agents économiques à gérer leurs encaisses avec plus de rigueur qu’aujourd’hui. Ils vont donc déplacer leurs comptes courants (qui ne seront plus rémunérés, selon l’initiative) vers les comptes d’épargne (qui le seront toujours), ce qui alimentera les circuits du crédit. La vitesse de circulation de la monnaie s’en trouvera accélérée.

Qui dit accélération de la vitesse de circulation de la monnaie dit aussi accélération de l’inflation. Allons-nous en perdre le contrôle?

Non, car il y a une limite: les gens ne peuvent pas épargner l’entier de leur revenu, mais en consacrer l’essentiel à leurs besoins courants!

L’initiative prévoit que la BNS distribue aux gens, aux autorités, aux entreprises, la monnaie émise sans aucune contrepartie. Les spécialistes estiment que ce «cadeau» nierait la valeur de la monnaie. Ont-ils tort?

Personnellement, je pense que l’argent émis doit être distribué à la Confédération et aux cantons. Ces derniers peuvent ensuite les réinjecter dans l’économie au travers du budget, soit par des baisses d’impôts, soit par des augmentations des dépenses, voire les deux. Si la BNS – dont l’indépendance doit être mieux ancrée dans la Constitution qu’aujourd’hui – décide, par exemple, de ralentir le rythme d’émission de monnaie pour ralentir la croissance économique, il reviendra aux autorités de s’adapter. Quelle que soit la solution choisie, elle aura pour effet de contribuer à ralentir l’économie. La BNS atteindrait son but bien plus efficacement qu’aujourd’hui!

Est-il pertinent de soumettre au vote populaire une initiative si difficile à comprendre pour le citoyen normal?

Dans le fond, l’initiative demande à la BNS de créer une cryptomonnaie, un billet de banque électronique, dont elle aurait le monopole absolu d’émission. Mais une telle réforme heurte bien évidemment les intérêts de l’establishment économique et politique. LA LIBERTÉ

Le Courrier, 22 avril 2018, Yves Genier

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