Nestlé lorgne l’eau brésilienne

Nestlé est accusée de participer à la privatisation de l’eau. Jeudi à Lausanne, des activistes attiraient l’attention sur les actions de la multinationale vaudoise au Brésil. L’action s’est déroulée devant le Palais de Beaulieu où se déroulait l’assemblée générale de Nestlé.

Privatisation> Une poignée d’activistes ont mené une action contre Nestlé, à Lausanne, devant le Palais de Beaulieu à l’occasion de l’assemblée générale de la multinationale. Ils dénoncent la privatisation de l’eau. Une première lettre ouverte signée par 35 organisations brésiliennes a été transmise à la Direction du Développement et de la Coopération (DDC) et une seconde signée cette fois-ci par 27 organisations suisses. Les missives demandent à l’agence internationale de la Confédération de reconsidérer son soutien financier à Water Ressources Group (WRG), une plateforme de partenariat public-privé coprésidée par Nestlé.

Organisée par Multiwatch, une coalition d’ONG, de partis et de syndicats suisses axée sur les violations des droits humains, l’action se voulait symbolique. Elle manifeste la solidarité des participants avec le mouvement brésilien des sans-terre. L’occasion de solliciter l’activiste brésilien Franklin Frederick, engagé dans la lutte contre la privatisation de l’eau, pour un entretien.

Qu’est-ce que cette action dénonce?

Franklin Frederick: Multiwatch veut montrer l’étrange contradiction dans le domaine de l’eau en Suisse, modèle de réseaux de distribution d’eau gérés par des services publics. Un modèle pour le Brésil – et d’autres pays dans le monde –, car c’est une merveille de pouvoir boire de l’eau potable qui sort d’un robinet. Et pourtant, la Suisse prône une privatisation de l’eau via la DDC. Elle soutient le modèle du partenariat public-privé à travers le Water Resources Group qui agit dans plusieurs pays. La Suisse pourrait encourager les Services industriels de Genève à s’allier avec une structure publique qui gère l’eau au Brésil. Pourquoi soutient-elle Nestlé? Nestlé n’a pas de compétence dans la gestion publique de l’eau; elle ne fait que la pomper, la mettre en bouteille et la vendre.

Pourquoi l’eau est-elle un tel enjeu au Brésil?

Le Brésil détient 13 % de l’eau douce au monde. C’est énorme car cette denrée est de plus en plus rare, elle est devenue l’or bleu du XXIe siècle. Les multinationales l’ont donc prise pour cible. Sans compter la situation politique compliquée au Brésil. Après la destitution de Dilma Roussef, celle-ci a été remplacée par un groupe politique néolibéral qui est en train de donner aux multinationales l’accès aux ressources naturelles du pays, eau incluse. Il y a donc une véritable course des multinationales vers le Brésil, et Nestlé se trouve en première ligne. Ce n’est pas un hasard si notre président, Michel Temer, est venu au World Economic Forum (WEF). Comme l’ont relaté les journaux brésiliens, il y a rencontré Paul Bulcke, le CEO de Nestlé…

Quels sont les effets de l’investissement de Nestlé dans l’eau au Brésil?

Depuis 1998, Nestlé pompait et déminéralisait de l’eau du Parc de Sao Lourenco à Minas Gerais pour produire des grandes quantités d’eau en bouteille «Pure Life». Ce parc détient 9 sources mais, en raison de la surexploitation de l’eau, Nestlé a endommagé les nappes phréatiques et deux sources se sont taries. En 2006, Nestlé a perdu une bataille judiciaire et le groupe a dû arrêter de produire «Pure Life» sur ce site.

Plus récemment, lors du Forum mondial de l’eau au Brésil, 600 femmes du Mouvement Sans Terre ont occupé le parc de Sao Lourenco pour attirer l’attention et dénoncer la privatisation de l’eau au Brésil. Au forum mondial, le pavillon suisse présentait côte à côte Nestlé, Water Resources Group, l’Eper, Helvetas et Caritas, mais aucune entreprise publique suisse de gestion de l’eau. L’Eper, Caritas Suisse et Helvetas, qui soutiennent le droit à l’eau pour tous, sont restés silencieux face à l’occupation des 600 femmes. C’est vraiment dommage.

Pour vous Nestlé n’est pas une entreprise comme une autre?

Non. Elle n’est pas seulement une compagnie ordinaire, elle se propose comme un véritable think thank sur l’eau et prend un rôle spécial dans la privatisation de l’eau en la légitimant. Et le Water Resources Group est une initiative de Nestlé.

Nestlé dit qu’elle n’a pas de telles intentions. Selon elle, l’eau est un droit humain et l’eau minérale ou en bouteille est une alternative saine, qui ne remplace pas l’eau du robinet.

(Rires) Comment peuvent-ils s’accaparer d’une source et dire qu’ils ne privatisent pas? Il faut se souvenir que l’ex-CEO de Nestlé, Peter Brabeck, a même proposé la création d’un marché mondial de l’eau…

Qu’attendez-vous du gouvernement suisse?

La DDC est un partenaire de l’entreprise Nestlé. Elle est en partie responsable de ce qui se passe au Brésil et dans d’autres pays. Elle pourrait commencer par diminuer le montant des aides qu’elle octroie aux partenariats public-privé dans ce domaine, et ne plus soutenir le Water Resources Group. La Suisse pourrait mettre au service d’autres pays toute la richesse de son service public, tant au niveau technique que légal. Voilà qui serait une contribution d’une énorme ­importance.

Le Courrier, 13 avril 2018, Selver Kabacalman

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