Une vie nouvelle avec La Poste suisse

L’avenir de la poste, c’est le paquet, donc le consommateur, donc moi. Pour m’habituer à mon nouveau rôle, La Poste m’envoie des échantillons. Une éducation. La Poste, ma chère poste, m’envoie un courrier des plus réjouissants.

Pour avoir la chance d’habiter dans une zone choisie par le service «Marketing de dialogue» de la régie publique, je vais bientôt recevoir dans ma boîte aux lettres, gratuitement et sans que j’aie rien demandé, trois précieux échantillons: un couscous méditerranéen «riche en légumes et prêt en cinq minutes» de la marque Knorr; un parfum de linge signé Pearls, «optimal en association avec Confort Intense Adoucissant»; des tablettes de machines à laver la vaisselle capables de résoudre «le problème des taches les plus incrustées, en particulier dans les moules à gratin».

J’entrevois ma rencontre avec ces échantillons comme l’amorce d’expériences nouvelles et d’autant plus agréables qu’elles m’auront épargné la quête longue, pénible et aléatoire des meilleurs produits dans les supermarchés. Que La Poste, ma chère poste, s’occupe de me nourrir et de me nettoyer sans que j’aie à me déplacer prouve l’intelligence qu’elle a de son mandat de service public: tout faire pour satisfaire la citoyenne que je suis, et même inventer la citoyenne que je pourrais devenir grâce à elle, encore mieux nourrie et encore plus propre.
Une diligence made in Switzerland

Sa mission d’origine, m’apporter mon courrier, me vendre des timbres et envoyer mes colis, se fondait sur une relation simple entre elle et moi: j’avais des besoins précis, limités, elle y répondait avec une diligence made in Switzerland. C’était un tête-à-tête provincial entre une petite cliente, une petite poste dans un petit pays. C’était le passé.

Sa mission actuelle est d’anticiper pour moi des besoins que je n’ai pas encore mais qui, une fois découverts grâce à ses bons soins, feront de moi un maillon sûr dans la chaîne mondiale de la distribution dont elle-même sera l’agente et si possible la bénéficiaire. Nous grandirons ensemble, moi comme cliente mondialisée et elle comme Service Public Plus Plus, efficace et surtout rentable.

La mission d’origine de la Poste se fondait sur une relation simple entre elle et moi: j’avais des besoins précis, limités, elle y répondait avec une diligence made in Switzerland

La Poste, ma chère poste, est partie prenante du grand projet de Cargo Souterrain qui se met en place pour faire circuler les paquets dans des tunnels magnétiques profonds à travers le pays. Le premier tronçon de 30 km autour de Zurich coûte 3 milliards de francs. On compte 30 milliards pour l’ensemble de réseau prévu. Les Alémaniques l’appellent le «tunnel Amazon». Pour que La Poste retrouve son investissement, il va falloir qu’Amazon, Alibaba et tous les vendeurs de couscous, de parfum pour le linge et de tablettes à vaisselle lui versent leur écot, inversement proportionnel à la quantité de paquets qu’elle livrera à domicile.

En attendant le facteur…

Le président-directeur général de Payot Librairie, Pascal Vandenberghe, soupçonne que le tarif postal négocié par Amazon est infiniment moindre que celui qui est appliqué aux sites marchands suisses, le sien compris. Il émet l’hypothèse vraisemblable d’un dumping. L’indignation du libraire est compréhensible. Je voudrais lui signaler l’existence d’une jeune PME, récemment primée, Expedismart, qui négocie pour ses clients des rabais «pouvant aller jusqu’à 70% du prix public» avec des transporteurs tels que DHL, FedEx, UPS ou TNT. Le prix affiché d’un paquet ne vaut plus que pour le client lambda dont la capacité de négociation au guichet de la poste n’est pas prouvée scientifiquement.

Le facteur a sonné hier chez moi pour me livrer une lettre recommandée. Le temps que je descende l’escalier et que j’ouvre la porte, il avait déjà disparu, en laissant un avis de retrait dans la boîte. J’ai été tentée de protester mais je me suis ravisée. Déjà qu’elle me fournit en couscous, La Poste ne va pas encore s’occuper de ces détails de lettres recommandées dont les bénéficiaires sont lents à se présenter au facteur. J’irai donc à l’office postal, je prendrai mon ticket et pendant que j’attends, j’achèterai des post-it, des papiers collants, n’importe quoi dans le bric-à-brac agencé par La Poste, ma chère poste, pour que mon porte-monnaie ne s’ennuie pas en attendant son tour.

Le Temps, Joëlle Kuntz, 27 février 2018

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